Les conséquences d’un plagiat (suite)

Je décrivais dans l’article précédent, mon intervention comme "expert technique" lors d’un conseil disciplinaire portant sur une thèse de droit plagiée. Elle aura vraisemblablement des conséquences lourdes pour le thésard. La cellule juridique m’a recontacté pour vérifier en détail les sources plagiées. Nous avons donc effectué un patient travail de vérification de ces sources, et à l’issue de plusieurs heures de lecture à l’aide de Compilatio, il n’y a aucun doute possible pour constater un pillage systématique d’articles et de textes législatifs.

De larges extraits de cette courte thèse sont en fait des commentaires de traités commerciaux bilatéraux ou de traité juridiques d’organismes internationaux comme l’Organisation des Nations Unies ou l’Union européenne. Le plagiaire a repris des pages entières de ces textes sans les mettre entre guillemets, et lorsqu’ils étaient référencés en note infrapaginale, cela reste d’un flou total. Aucune page n’est citée, seulement le texte par exemple. La citation correcte des sources est pourtant l’un des premiers points de méthodologie pour les étudiants en Sciences humaines et sociales comme en Droit.

Le docteur en question étant étranger mais ayant effectué sa thèse en France, je m’interroge sur la méthodologie qu’on lui a inculqué dans son pays d’origine, francophone et académiquement proche du système universitaire français. La répétition de ce procédé de "sous-citation" m’incite à penser que l’auteur a un manque de culture scientifique manifeste sur la rédaction de textes. Lorsqu’il s’agit d’un article, ces lacunes peuvent à la rigueur passer. Or, il s’agit ici d’une thèse, et donc d’un travail de réflexion demandant rigueur, précision et clarté, et surtout, d’honnêteté intellectuelle. A moins qu’il ne s’agisse ici de paresse…

Nous savons que les étudiants étrangers, asiatiques surtout, ont souvent une difficulté d’adaptation lorsqu’il s’agit de produire mémoires et devoirs dans le cadre de leur formation en France. Il y a quelques années, un enseignant me racontait combien il avait eu du mal à demander à ses étudiants Chinois de produire un travail qui ne soit pas qu’un copier-coller de ressources web d’autant plus détectables que le niveau de français de ces mêmes étudiants était passable et s’en ressentait dans leurs copies. La perception du plagiat est différente selon les cultures, parce que les procédés d’analyse intellectuelle sont différents. En Occident, notre école de pensée greco-romaine se base sur l’élaboration d’un travail original reposant (bien souvent) sur des hypothèses déductives (système hypothético- déductif). En Chine, l’effort intellectuel ne se base pas tant sur l’élaboration conceptuelle que sur la description analytique inductive.‹1› Quelle naïveté a eu cet étudiant de croire que ces remplois de phrases, de paragraphes, de pages passeraient inaperçus par les outils numériques en notre possession ?

D’autres passages de cette thèse sont bien plus incriminants, même si moins nombreux : le pillage systématique de sites web (blogs,  sites d’organismes nationaux, etc.) aux contenus juridiques et géopolitiques. A la différence des textes d’organismes internationaux, nous pouvons ici clairement identifier les auteurs. Il y a là des cas manifestes de plagiat.

Les suites à donner à cette affaire ne font guère de doute. le plagiaire devrait être destitué de son titre si la procédure va a son terme. C’est à la commission disciplinaire de donner son avis du ce cas de plagiat. Je serais sans doute rappelé pour un complément d’instruction et une démonstration du logiciel Compilatio. A mes yeux, le fond de la thèse est sujet à caution tant les passages plagiés sont longs.

Je m’interroge aussi sur la responsabilité du directeur de thèse et du jury. Lorsqu’il y a un doute il conviendrait de les dissiper par un recours aux moyens anti-plagiat disponibles. Or cette thèse de doctorat a été soutenue il y a plus de deux ans et personne n’avait "tiqué" parmi l’aréopage de juristes sur les larges extraits de textes internationaux connus dans ce milieu ! Cette indulgence porte atteinte au crédit du jury mais aussi à l’établissement lui même.

Enfin, cette thèse porte aussi un coup à la politique de recherche de notre établissement. Toute thèse de doctorat devrait faire l’objet d’une analyse anti-plagiat. Les abus passés à Lyon comme ailleurs devraient pourtant servir d’avertissements, assez éloquents, sur un fléau désormais bien connu. Le plagiat est une fraude intellectuelle et le miroir de ses pratiques les plus mesquines.

_______________________

‹1› Cette réflexion est personnelle et discutable, mais les différences culturelles sont en effet essentielles pour comprendre comment on arrive à ces cas extrêmes de plagiat chez les étudiants étrangers.

Les conséquences d’un plagiat

J’ai été récemment convoqué comme "expert technique" au conseil disciplinaire de mon université pour détailler le fonctionnement de l’outil anti-plagiat de l’établissement. C’est la première fois que je suis confronté aux conséquences directes du plagiat.

La thèse de doctorat soupçonnée fut soumise à l’analyse de Compilatio qui décela un taux assez élevé de reprise. Dans les faits, on avait affaire à deux cas de figure :

- la paraphrase, reprendre un texte et en changer des termes,

- la reprise du texte de sites web.

Comme j’ai affiné le taux de plagiat et décortiqué le rapport d’analyse, j’ai été sollicité par le service juridique pour expliquer le fonctionnement de l’outil.

L’enjeu est important pour le docteur incriminé, et pour l’université. D’après ce que j’ai entendu, le plagiaire a minoré dans sa défense l’efficacité de Compilatio. Les résultats étaient pourtant sans équivoque, de nombreuses sources sur le web ont clairement et simplement été reprises et détectées par Compilatio.

Le doctorant a sans doute fait preuve de naïveté envers son jury, le public susceptible de le lire et sur les outils de détection mis en oeuvre. Je suis toute de même peiné de voir un jeune docteur aux ailes brûlées. Cette affaire entache sa réputation et la suite de sa carrière.

En France, le Code de la Propriété Intellectuelle prévoit jusqu’à 300 000 euro d’amende et 3 ans d’emprisonnement pour délit de contrefaçon. Le droit d’auteur

On aurait tort de sous-estimer le plagiat dans la recherche. Michelle Bergadaà et Jean-Noël Darde ont clairement montré l’étendue du problème, et les enjeux  que cela comportait pour les carrières des plagiaires, la réputation des universités et des laboratoires, et le préjudice porté aux plagiés.

J’ai constaté que dans de nombreux cas de plagiat que nous traitions, l’enseignant avait le pressentiment d’avoir lu des passages quelque part, sur des sites web ou dans des ouvrages. Le plagiat est détecté dans de nombreux cas, en amont, c’est-à-dire dès la lecture du texte (devoir, mémoire, thèse). L’outil anti-plagiat ne fait que confirmer des soupçons et quantifie la part de contrefaçon par une analyse détaillée.

Comment lutter contre le plagiat ? Cela passe par la sensibilisation et la formation aux formes de contrefaçon intellectuelle et comment le Droit le sanctionne, mais aussi par la dissuasion : informer les publics d’outils de détection.

Nous aborderons la question du plagiat le 30 mai lors de la prochaine matinée du e-learning à Vet-Agro Sup Lyon sur le site de Marcy l’Etoile. La matinée sera l’occasion d’insister sur les aspects juridiques du plagiat, et leur utilisation dans un cadre pédagogique. La manifestation est gratuite et ouverte aux enseignants comme aux doctorants.

Inscription et programme : 
http://suel.univ-lyon3.fr/matinees-du-elearning

Révolution techno-pédagogique : convaincre et rassurer les enseignants

En réalité on ne sait jamais ce qui se passe on sait simplement ce qu’on veut qu’il se passe. C’est comme ça que les choses arrivent. En 17, Lénine et ses camarades ne disaient pas nous allons faire la révolution parce que nous voulons la révolution. Ils disaient si toutes les conditions de la révolution sont réunies la révolution est inéluctable.  Tirade de Jean-Pierre Léaud dans Liberté, la nuit, Philippe Garrel, 1983.

On parle ici et là de "révolution techno-pédagogique" dans le milieu universitaire mais elle est loin d’être actée. L’essor du numérique dans nos société contemporaines a bouleversé notre rapport traditionnel au Savoir et aux apprentissages, mais elle a aussi chamboulé la place même des acteurs du monde universitaire par un changement du paradigme de la transmission et de l’enseignement. La verticalité de la diffusion des savoirs, d’un professeur à ses étudiants est de moins en moins pertinente à l’heure où chacun peut trouver sur Internet en quelques clics ou quelques minutes de recherche des ressources qu’il peut utiliser pour se former. Le  monopole du magistère traditionnellement détenu par les enseignants glisse vers une appartenance partagée avec les apprenants.

Dans cette nouvelle approche des savoirs, le rôle des enseignants n’est plus de délivrer un savoir disciplinaire dans un cours, mais de guider, de conseiller, de filtrer ces savoirs, et d’apprendre à ses étudiants une méthodologie nécessaire à la sélection des contenus les plus appropriés à leur formation. C’est à l’enseignant de donner des pistes aux étudiants en fournissant par le cours et/ou les outils numériques les cadres et contenus propices à la progression de l’apprenant. En ce sens, le numérique a ici tout de révolutionnaire puisqu’il change à la fois les modalités d’acquisition des connaissances et compétences, et le rôle de ses acteurs, enseignants compris.

Cependant, cette révolution ne peut se faire sans des pré-requis et une remise en question du rôle de l’Université. La prise de conscience de la modification nécessaire, voire indispensable des enseignants s’opère progressivement et à petites touches. Dans mon établissement, il est très difficile de sensibiliser les enseignants à ce changement épistémologique de leur place dans la transmission des savoirs. Si certains en prennent conscience par la pratique et les initiatives personnelles, beaucoup pensent, et pas seulement les plus âgés, que le magistère de l’enseignant est le seul viatique possible dans la diffusion des savoirs et compétences de leur champ disciplinaire. Le Web 2.0, par Wikipedia, par l’essor des réseaux sociaux  a invalidé cette croyance, et le web 3.0 l’ère des bases de données contribuera pourtant à accentuer la fin du modèle pédagogique vertical.

Ce n’est pas remettre en cause la liberté pédagogique du corps professoral que de dire que les outils numériques ne contribuent pas à annihiler toute forme de cours (ni de dis-cours) ils permettent au contraire d’élaborer de nouvelles formes d’apprentissage, où l’étudiant devient le coeur d’un dispositif pédagogique ayant pour but sa réussite. Les outils numériques ne sont qu’un des moyens possibles concourrant à la formation réussie des apprenants. Il ne s’agit pas non plus de mettre dans le grand maëlstrom digital les étudiants et les enseignants sur un coup de tête. Cette révolution technopédagogique doit être accompagnée et expliquée aux publics universitaires. A ce stade, le rôle des ingénieurs pédagogiques s’avère indispensable pour former les enseignants qui souhaitent s’investir, en les aidant pa exemple à constuire de scénarios pédagogiques adaptés à leurs cours.

Nous avons en France les potentialités et les conditions propices au déclenchement de cette révolution numérique et pédagogique, mais nous manquons de moyens, de motivation et de stratégie cohérente. Cela dépend bien entendu à l’échelle locale des établissements, mais bien souvent les cellules TICE des établissements sont réduites à peau de chagrin. Les TICE, ce n’est pas mettre un fichier word en pdf et l’insérer sur une plate-forme pédagogique. Les ingénieurs pédagogiques ont cette mission d’assurer la bonne conduite de la révolution pédagogique en cours. Leur rôle est important, mais trop souvent minoré, ignoré, voire méprisé à l’intérieur des établissements. Très souvent, les universités n’ont pas établi de stratégie numérique, si ce n’est en matière de communication. L’essor de ressources pédagogiques numériques contribuerait à valoriser les formations de l’établissement et pourquoi pas permettre de gagner un peu d’argent par la création de formations à distance, de cours en ligne comme des MOOC (Cours massifs ouverts et en ligne) , etc. A Lyon, nous avons déjà quelques cours de ce type.

Enfin, le problème, et non des moindres est de convaincre les enseignants eux-mêmes du bien fondé de cette mutation en marche. Les réticences du corps professoral vis-à-vis du numériques ont de multiples causes, remise en cause d’une liberté pédagogique c’est-à-dire du verrouillage des supports de cours par peur de perte de contrôle ; manque de motivation à s’impliquer dans les nouvelles technologies, manque de reconnaissance, aussi du travail effectué sur les outils dédiés (la question de la rémunération est souvent évoquée), l’impression souvent justifié de devenir un technicien plus qu’un enseignant en utilisant tel ou tel service… Il est aussi question de cultures disciplinaires, certaines matières sont plus impliquées que d’autres en technopédagogie. La formation et la sensibilisation des enseignants s’avère indispensable et doit être entreprise avant même l’arrivée en chaire. Le ministère semble avoir compris la nécessité d’une formation que j’espère fortement incitative des enseignants aux outils numériques, cela n’était pas le cas il y a cinq ou six ans.

L’excellence de l’université française ne peut passer que par cette révolution technopédagogique. Qu’on l’accepte ou qu’on la déplore, elle paraît inéluctable si nous voulons conserver le rayonnement universitaire et culturel de notre pays dans le monde. Les ferments révolutionnaires sont là, ils ont déjà éclos ici et là à l’échelle locale par des projets souvent très concrets se basant sur des usages précis. Mais je constate que nous n’avons pas de volonté ministérielle forte de développer une stratégie numérique d’enseignement et de recherche en France. Le rapport sur la "refondation" de l’université est éloquent. Le changement pourrait donc intervenir à l’échelle des pôles universitaires de sites, ou régionaux.

Nous sommes à la traîne par rapport au monde anglo-saxon, alors que nos potentialités sont énormes et nos formations apportent une réelle valeur ajoutée pour le pays. L’université française bénéficie d’une bonne image de marque à l’étranger ; son attractivité pourrait être renforcée par une politique volontariste misant sur les capacités des établissements universitaires à promouvoir leurs atouts. Je suis convaincu que nous pouvons passer ce cap malgré les difficultés si chacun prend conscience que cette révolution

Programme de la journée d’études sur la sphère publique sphère privée

Comme je l’ai annoncé lors d’un article précédent, ma collègue et amie doctorante Maria Uzcategui organise une journée d’études sous l’égide de l’Ecole doctorale 483 et du LARHRA  sur le thème "Sphère publique / Sphère privée". Elle aura lieu le 30 mai 2013 à l’ISH Lyon, 14 avenue Berthelot, 69007 Lyon.

Il reste quelques détails à préciser, mais nous avons là une version consolidée du programme.

La journée réunira doctorants chercheurs et enseignants autour de cette thématique transversale aux sciences humaines et sociales. La journée d’études pourra être validée, pour les jeunes doctorants, comme "crédits" et heures de formation désormais nécessaires pour l’obtention du diplôme.

J’espère que les doctorants viendront nombreux pour écouter et discuter autour de ces axes de recherche qui permettront, pourquoi pas, d’amorcer une dynamique de travail en groupe.

 Programme

  • 9 : 15 – Brève présentation de la journée par Maria Uzcategui
  • 9 : 30 – Introduction à la journée d’études par M. Lionel Obadia

" Interactions publiques, interactions privées et partage des lieux"

  • 9 : 50 – Cindy Banse, doctorante du LARHRA – Lyon 3 : "Résister sur le seuil de sa porte: les femmes et la résistance civile (le cas du sauvetage des Juifs)".
  • 10 : 10 – Nicolas Genis,doctorant contractuel – Histoire et archéologie grecques – Lyon 2 :" La victoire individuelle/célébration collective : interactions des sphères privée et publique dans les monuments des victoires aux concours panhelléniques entre 550 et 450 av. J.-C."
  • 10 : 30 – Philippe Bourmaud, Maître de conférences en Histoire contemporaine. Université Jean Moulin – Lyon 3. "Un seuil interculturel et mouvant : le partage des sphères publiques et privées dans le projet de règlement intérieur d’un hôpital de Jérusalem (1909)".

10 : 50 – Débat

11 : 10 – Pause

" les études du genre et le partage de la sphère publique"

11 : 20 – Elodie Gaden, doctorante en lettres- Université de Grenoble 3. " Sortir des harems et investir la place publique : féministes et nationalistes égyptiennes en 1919".

11 : 40 – Virginie Blum, doctorante en sociologie – Laboratoire Max Weber "Le privé est public: une approche par le genre."

12 : 00 - Pascale Barthélémy, responsable de l’équipe genre et société du LARHRA. Maîtresse de conférences en Histoire contemporaine à l’ENS de Lyon.  « Genre et colonisation en Afrique : l’opposition privé/public en question"

12 : 20 – Débat

12 : 40 – Pause déjeuner

"L’homme public et sa vie privée"

14 : 30 –  Philippe Martin, professeur d’histoire moderne – Université Lyon 2, directeur de l’ISERL. "Les écrits du for privé".

14 : 50 – Communication à préciser 

15 : 10 - Frédérique Giraud, doctorante en sociologie – ENS Lyon. "L’homme privé en interaction avec l’homme public. Comment Zola gère-t-il l’image de soi sur la scène littéraire ?"

15 : 20 – Débat

15 : 40 – Pause café

***

 Ateliers

15 : 50 – 17 : 00 Groupes de travail (évaluation de la journée d’étude sous la forme d’un exposé des acquis mettant en rapport la journée d’étude et les recherches personnelles. Cet exposé constituera une réflexion pour un devoir écrit qui peut prendre la forme d’un article – publié dans la revue de l’ED ?)

Une application mobile pour l’exposition Soulages XXIe siècle

A l’invitation du Musée des Beaux-Arts de Lyon, j’ai testé mardi dernier, 13 novembre, l’application pour smartphones consacrée à l’exposition" Soulages XXIe siècle" avec quelques blogueurs culturels lyonnais.

Le Musée a acquis trois oeuvres du Peintre, ce qui a donné lieu à une exposition d’envergure sur les toiles de l’artiste, la plus importante depuis celle de 2009 qui s’était tenue au Centre Pompidou à Paris pour les quatre vingt-dix ans du Peintre.

L’exposition connait une belle affluence puisque après un mois d’accrochage de 35 000 visiteurs ont arpenté les salles dédiées aux oeuvres récentes ( et un peu plus vieilles) de Pierre Soulages puisque la dernière création du Peintre accrochée en salle remonte à août 2012.  Les toiles exposées avant 1979 sont rares. Cette date correspond à la découverte par Soulages de ce qu’il nomme  l’Outrenoir

J’avais eu eu le loisir d’approcher les toiles de Soulages dans le flot ininterrompu des invités au vernissage au mois d’octobre. Cette fois ci, j’ai eu, avec notre petit groupe de visiteurs le privilège d’approcher de très près les toiles du Peintre dans un musée fermé au public. Cette visite guidée m’a permis de découvrir des détails que je n’avais pas vu, ou perçu. Elle fut aussi l’occasion de télécharger gratuitement sur Google play et de tester avec l’équipe du Musée une application dédiée à l’exposition. Une application iPhone est également  disponible  sur l’App store d’Apple.

La mosaïque de l’application, autant de facettes de l’oeuvre de Soulages à explorer

Pour les musées, le numérique constitue un nouveau support, stratégique, permettant de valoriser leurs collections, leurs activités, et d’élargir leur public et leur audience. Les applications deviennent ainsi un nouveau medium, pratique, pour étendre et/ou approfondir l’univers des collections temporaires ou permanentes des musées. Les outils numériques constituent des instruments de choix pour les institutions culturelles. Ces instruments renforcent et prolongent les interactions du public avec  les collections.  Certains vont même plus loin et pensent déjà au musée de demain comme c’est le cas avec Museomix, qui s’est tenu au Musée gallo-romain de Lyon, projet auquel plusieurs connaissances ont participé.

Ce n’est pas la première fois que le Musée des Beaux-Arts de Lyon développe une application avec les mains expertes de My Lucky day pour valoriser ses expositions, puisqu’à l’occasion de l’exposition dédiée à Emile Guimet et à sa passion pour l’Egypte antique, on pouvait télécharger une application, plus didactique et thématique sur les passions du collectionneur.

Pour l’exposition Pierre Soulages, le parcours ne suit pas de thématiques ni de chronologie. L’application essaie toutefois de donner par un parcours en neuf parties, correspondant à autant de pages de textes et d’images, les idées essentielles à la compréhension de l’oeuvre de Soulages : la Lumière, la matière, l’exposition des toiles, la technique, l’Outrenoir. L’audioguide, présent sur l’application donne à l’ensemble une valeur documentaire réelle à l’application et accessible au plus grand nombre.

Il est toutefois nécessaire de télécharger l’application avant d’entrer au musée. Les murs épais du bâtiment conçu par Royer de la Valfenière au XVIIe siècle offrent malheureusement une réception médiocre des réseaux 3G et 3G+.  Un dispositif est prévu dans le cloître du Palais Saint-Pierre pour faciliter l’accès aux app stores et télécharger les 40 Mo de l’application.

Cette application s’avère très réussie, et approfondit avec une grande cohérence esthétique l’exposition consacrée à Pierre Soulages. On peut juste regretter  quelques petits problèmes de navigation entre les pages, qui sera j’en suis sur rapidement résolu.

Une mention particulière doit être faite pour le superbe teaser de l’exposition et le jeu d’une extrême simplicité mais traduisant bien l’esprit de l’Outrenoir.

***

La visite de l’exposition et le test de cette application m’ont aussi permis de creuser un peu plus des questionnements plus personnels, comme la réception des oeuvres d’art, le rapport à l’objet, ce que je développerai dans un autre billet.

En 1966, Pierre Bourdieu et Alain Dardel publiaient L’amour de l’art : Les musées et leur public.  A sa lecture, j’avais été frappé par la "frustration" ressentie par un public peu cultivé ou peu au fait de l’Art devant les oeuvres d’art qu’il pouvait voir au Musée. En d’autres termes, Bourdieu et Dardel faisaient de la fréquentation du musée un "fait de classe" où l’art "légitime" s’offrant uniquement à ceux qui ont le "capital culturel" pour le comprendre. Ce capital est transmis par le milieu socio-culturel où l’individu a grandi. Bien sûr, depuis les années 1960, l’accès à l’Art a évolué, son enseignement s’est démocratisé dans l’institution scolaire ; il en va de même pour la composition du public du Musée, plus variée, plus jeune aussi.  La problématique évoquée par les sociologues dans les années 60 n’en reste pas moins pertinente,  donner au plus grand nombre les clés nécessaires à la compréhension de l’oeuvre d’Art, de sa conception à son accrochage.

Lorsque notre guide nous a présentée les oeuvres de Soulages, j’ai été très frappé de la façon dont elle le faisait, elle parlait avant tout de son ressenti face à la toile, et donnait ensuite des éléments plus techniques : la texture des surfaces, la matité ou la granularité de la matière, la technique de Soulages ; mais à pratiquement aucun moment il n’a été question de trouver de donner le titre de l’oeuvre ni une quelconque signification.

Pour Soulages, l’oeuvre doit être vécue comme une expérience sensible et intellectuelle par le peintre comme par le spectateur.

soulages a lui même théorisé cette expérience, son expérience c’est-à-dire sa perception par l’Outrenoir . Privé des indications sur l’Outrenoir, perçoit-on les oeuvres telles qu’elles doivent être ? Quelle est la liberté de perception du visiteur face à ces oeuvres ? Ne trahit-on pas l’intention de l’artiste ?

La multiplication des supports peut dans ce cas devenir salutaire au néophyte dans l’oeuvre de Soulages, comme dans celle d’autres artistes. Ils instruisent tout autant qu’elles guident le public. Les médias sont nombreux : catalogues, prospectus, audioguides, textes à l’entrée des salles, et désormais applications, mais ils sont toujours indispensables pour celles et ceux qui se sentent impuissant à saisir l’intention de l’artiste tout autant que l’oeuvre d’art elle même.

Je trouve par ces questionnements, et les solutions proposées par le Musée des Beaux-Arts de Lyon, des points communs avec les réflexions que nous menons dans l’Enseignement supérieur sur la transmission de connaissances par le moyen des nouvelles technologiques.

***

Pour un compte-rendu de cette exposition, on se reportera à ce billet de blog.

(Billet mis à jour et révisé le 23 novembre 2012)

Remarques et questionnements autour de l’écriture numérique

Si nous souhaitons pleinement adapter la recherche et l’université à l’ère du numérique, il nous faut prendre en considération la question des pratiques, et en particulier celle de l’écriture scientifique.  Rédiger un article c’est déjà opérer en amont du travail de rédaction une réflexion. L’articulation des idées doit faire sens, mais le web est en train de modifier, par les contraintes techniques et rédactionnelles qu’il impose cet agencement et la façon de l’énoncer.

Enseignants, doctorants, étudiants n’ont pas toujours pris conscience qu’un texte rédigé pour le Web ne contient pas les mêmes informations, et n’obéit pas aux mêmes conventions qu’un article destiné à une revue papier. La rédaction de ma thèse m’a fait prendre conscience de ces techniques narratives différentes et sur ce point, il y a tout un travail de sensibilisation, de formation, d’apprentissage à effectuer.

 J’ai un article disponible en ligne sur revues.org. (voir le billet précédent sur le scandale INIST/ Refdoc).  Je le trouve très imparfait et j’aurais dû effectuer une énième relecture.  J’ai d’abord rédigé mon article selon les normes imposées, mais on ne m’avait pas dit qu’il serait disponible en ligne. J’ai donc écrit cet article comme un article scientifique classique bâti autour d’un plan. A sa lecture il m’a paru évident qu’il n’était pas au "format numérique" .

L’écriture d’un article "classique"  suit le schéma d’un plan ordonné (en trois parties chez les historiens) autour d’une approche réflexive hypothético-déductive, favorisant un enchaînement des idées et des arguments.  Un contenu web (dans notre cas tout texte informel et/ou extra-académique mais lié de près ou de loin à des activités de recherche ou d’enseignement)  ne suit pas forcément cette articulation structurée, organisée, affiliée, bref  un déroulement "logique" ; mais un plan plus confus qui préfère la digression , le renvoi, la rectification, l’interrogation. L’écriture y est moins On y retrouve ici l’opposition que faisaient Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux entre le savoir (ou) pensée "arborescente" (filiation/tronc-racines, verticalité) et le savoir (ou pensée) "rhizomatique" (résiliarité, collectivité, horizontalité).

Il est évident que le numérique favorise la rédaction et la lecture de textes courts, mais la rédaction dépend du format adopté. On n’écrit pas pareil selon le média adopté, numérique ou papier.  Il faut adapter son texte à des formats différents, et le régime d’écriture se trouve modifié, mais jusqu’à quel point ? L’articulation des idées diffère car la finalité diverge. En règle générale, on écrit un article scientifique pour démontrer de façon formelle un point particulier. La rédaction d’un contenu web, est plutôt destiné, ce me semble, à informer. Ce sont deux démarches intellectuelles différentes.

Ma question est la suivante : ne doit-on pas rédiger adapter d’emblée son écriture au format digital ? J’entends par là, répondre aux normes numériques dès sa rédaction. Et quelles sont ces normes ? La longueur ? Le style ?  Je m’interroge encore sur ces critères.

 J’ai pris le parti de rédiger l’introduction de mon édition critique directement sur format numérique, sans passer par le papier, y compris pour le "plan". En revanche, toutes mes notes bibliographiques sont sur papier. J’ai environ 1500 pages de notes qui m’ont servi non seulement à écrire ce texte, mais aussi à préciser quelques points de théologie ou d’histoire parmi les lettres de mon corpus.  Je dresse le plan et rédige de longs passages d’articles sur papier.

Je fais partie d’une génération "hybride". J’ai connu les heures de cours à griffonner au stylo à plume les péroraisons de mes professeurs à l’université, mais je ne me suis pas converti à l’annotation de livres sur traitement de texte. Je tiens encore au papier, à sa texture,aux courbes d’une écriture. Aussi suis-je amusé et étonné lorsque j’ai le loisir d’observer un amphi de quatre cent étudiants pratiquement tous munis d’un ordinateur portable. Désormais, au lieu d’entendre le silence, on entendant le bruit de centaines de doigts tapoter les touches des appareils. Connaissent-ils la douce calligraphie de leurs ami(e)s de rang ? 

Mais plus que la question scripturaire, c’est aussi la réception du texte qui se trouve "modifiée". L’un des intérêts du numériques réside moins dans la visibilité (considérablement accrue) du travail de recherche que dans l’interactivité suivant sa publication. Que ce soit sur un blog ou sur un carnet de revues.org, le lecteur a la possibilité de contacter l’auteur, et de commenter le texte. Le Web 2.0  stimule la dimension critique de la réception du texte et élargit le lectorat au-delà d’un public traditionnel académique. Il n’est pas toujours facile pour un chercheur d’accepter qu’un tiers n’étant pas issu du "sérail" puisse commenter un travail long, et fastidieux. Pourtant, ces remarques, si elles sont constructives permettent d’enrichir le texte, et le cas échéant de l’amender, de le rectifier par la discussion engagée entre l’auteur et ses commentateurs. Le numérique donne au texte l’apparence d’un travail intellectuel en progression constante.

Il faudrait donc dès la genèse du texte, entreprendre un exercice de rédaction "numérique", et adapter sa pensée à ce schéma Web, c’est-à-dire condenser son argumentation avec clarté, mais aussi prendre en considération que le texte peut s’enrichir d’apports extérieurs et ainsi évoluer  grâce à sa réinscriptibilité.

Le scandale Refdoc/INIST, ou comment un article diffusé gratuitement est vendu à l’insu de l’auteur

Bien que ma carrière de doctorant/chercheur soit modeste, elle fait état de plusieurs articles sur mon sujet de thèse. Si mon cursus honorum dans l’enseignement supérieur est amenée à évoluer, ma bibliographie en tant que post-doctorant et/ou ingénieur d’étude sera amenée à s’étoffer. Les lignes qui suivent décrivent un cas de figure de peu d’importance en comparaison avec les interminables bibliographies d’enseignants-chercheurs, mais elles en disent long sur la marchandisation des savoirs en cours à l’échelle mondiale et le futur, très lucratif, dont certains conçoivent l’Education et la Recherche . Le coup porté à la promotion et à l’ouverture de la Recherche française n’est cependant pas venu du secteur privé, mais du propre sein du CNRS, comme je vais le détailler.

J’ai participé en Octobre 2009 à un colloque intitulé "Le calvinisme et les arts XVIe XXIe siècles" organisé par mon laboratoire, le LARHRA, et mon directeur de thèse. J’ai effectué une communication puis un article de 45 000 signes sous le titre "Jacob Spon et les arts : un savant protestant dans la République des Lettres". Cet article a été ensuite publié dans la revue de mon équipe de laboratoire, Chrétiens et sociétés. Ce numéro a ensuite été mis en ligne sur revues.org du CLEO (Centre pour l’Edition Electronique Ouverte), donc l’organisme titulaire est le CNRS. On trouve donc en ligne, et gratuitement, l’intégralité des communications du colloque, et mon article, en ligne.

Olivier Ertzscheid , maître de conférence en sciences de l’information a révélé sur son blog il y a une quinzaine de jours une affaire scandaleuse. L’INIST, Institut de l’Information Scientifique et Technique (dépendant du CNRS) vend par le biais de Refdoc, des articles moissonnés sur les principaux sites institutionnels de diffusion des savoirs, souvent en Open access (comme revues.org, HAL, etc.), regroupant selon les sites, des revues professionnelles et scientifiques, mémoires et thèses etc… Je connaissais déjà l’existence de Refdoc, mais je ne m’étais pas préoccupé de savoir si les articles qu’on y trouvait étaient payants où si j’avais été moi même "moissonné". Grâce soit rendue à M. Ertzscheid pour m’avoir éclairé sur ces curieuses pratiques.

Refdoc recense et vend plus de 53 millions de références d’articles, d’ouvrages, rapports, thèses etc. à des prix proprement scandaleux. Pire, l’INIST ne demande pas l’avis des auteurs sur cette vente purement commerciale, qui ne profite qu’à cet organisme. Pourtant, de nombreux auteurs expriment le souhait que leurs résultats soient mis à disposition du lecteur gratuitement, ce qui est normal pour un organisme public.

Il se trouve que l’INIST a déjà été condamné en 2010 puis 2011 pour ces pratiques frauduleuses contrevenant au code de la propriété intellectuelle.

J’ai tapé par curiosité le titre de mon sujet de thèse, et je suis tombé sur mon article, pourtant, je le répète, consultable gratuitement .

Au final, la reproduction photocopiée et l’envoi postal de mon article se monte à 15,55 euro (TVA de 19,6% incluse) pour un article consultable gratuitement (et par le biais du copier coller imprimable à moindre frais). Au passage, le coût d’un tel travail est supérieur au prix d’un numéro de Chrétiens et sociétés vendu 12 euro !

Ami(e)s doctorant(e)s, et/ou auteur(e)s, il se peut donc que vos mémoires, thèses, articles, ouvrages soient vendus par le biais de Refdoc sans que vous en soyez informé(e). Pis, si, comme moi vous pensez que la Recherche doit être faite dans le but de partager ses résultats, de communiquer sur les découvertes qui y sont faites pour faire progresser les Sciences, vous voilà fort marri d’être victime d’un stratagème  commercial finançant un service aussi coûteux que malhonnête.

Aussi ai-je demandé le retrait de la vente de mon article sur Refdoc à l’INIST en infraction avec les dispositions du Code de la propriété intellectuelle sur le droit d’auteur. Bien sûr, un article ce n’est rien par rapport aux longues bibliographies d’enseignants-chercheurs ; mais je suis attaché à une conception de la Recherche libre et surtout partagée, diffusée, commentée. Je suis aussi contre le fait qu’un organisme public puisse vendre mon travail à mon insu, et s’autofinancer par ce moyen commercial sur le dos des chercheurs et auteurs. Une forte mobilisation de la communauté académique pourra, je l’espère, contrer ce service illégal bafouant les droits des auteurs et contrevenant aux missions de la Recherche publique.

J’ai envoyé un message pour demander le retrait de la vente de mon article. On peut trouver ce formulaire sur le site de savoirscom1

Bonjour,

"Madame, Monsieur, Votre service REFDOC propose actuellement à la vente certains de mes textes.

Je n’ai jamais donné mon autorisation pour cette distribution commerciale. Votre initiative heurte gravement mes convictions en matière de communication scientifique.

Conformément à la législation en vigueur, et conformément à l’article L. 111-1 du code de la propriété intellectuelle (CPI), je vous demande donc de retirer immédiatement de la vente le texte suivant :

Titre du Document
JACOB SPON ET LES ARTS: UN SAVANT PROTESTANT DANS LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES
Auteur(s)
MOREAU Yves

Souhaitant ne pas avoir à utiliser les voies de droit qui me seraient ouvertes si vous ne preniez pas en compte ma demande, je vous prie d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.

—-

Yves MOREAU
Doctorant en histoire moderne
équipe RESEA LARHRA UMR 5190
Université de Lyon

Ingénieur pédagogique
Direction des Systèmes d’Information
Université Jean Moulin Lyon 3