Réseaux sociaux académiques : visibilité et partage

J’ai assisté à une conférence très intéressante de Mme Chérifa Boukacem-Zeghmouri de l’université Lyon 1 et de l’URFIST, sur les usages des réseaux sociaux académiques par les enseignants-chercheurs et les chercheurs. Les éléments présentés ne sont pas sans poser quelques pistes stimulantes de réflexions.

 Le premier de ces réseaux sociaux fut Mendeley, créé en Allemagne par deux chercheurs en 2008. L’une des innovations de Mendeley fut de proposer un travail par groupe sur la gestion de références bibliographiques. L’autre innovation fut de proposer une gestion dynamique des références et citations scientifiques. Depuis, Zotero est apparu et a pris une place prépondérante en France, dans les SHS avec des fonctionnalités analogues. Si Zotero reste gratuit quoique limité en capacité de stockage (PDF, images, etc.), Mendeley a été racheté par Elsevier en 2013, l’un des plus grands éditeurs de littérature scientifique mais propose 2Go de capacité de stockage. Parmi les réseaux sociaux les plus récents, on peut noter l’apparition de Kudos, qui mesure l’impact (numérique) autour de l’article téléchargé  en renseignant de nombreux paramètres. Il existe quelques 200 réseaux sociaux académiques dans le monde actuellement, des plus généralistes comme ResearchGate ou Academia, aux plus spécialisés comme Biomed experts. Si certains n’ont pas marché, comme Connotea, d’autres s’en tirent avec tous les honneurs. Academia réunit une communauté de 21 millions de chercheurs en 2015. ResearchGate, 6 millions.

Les réseaux sociaux académiques sont dans l’ensemble nés de frustrations de chercheurs dans leur quotidien : perte de temps sur la gestion des citations, cloisonnement en laboratoires et centres de recherche, multiplication des intermédiaires entre le chercheur et ses sources…. L’idée est de massifier un concept (bookmarking, mise en réseau de chercheurs) pour atteindre une masse critique en terme de visibilité et donc d’utilisateurs. Une fois l’objectif atteint l’objectif de ces starts-up est de s’imposer comme un intermédiaire entre les éditeurs scientifiques ou d’autres acteurs scientifiques en monétisant les contenus téléchargés par les utilisateurs. D’autres préfèrent gagner de l’argent en vendant leur entreprise à un éditeur ou à un autre acteur du secteur numérique.

Les réseaux sociaux académiques ne produisent pas de contenus mais les héberge et et en assurent la visibilité. Academia encourage ses utilisateurs à télécharger (et non déposer) ses documents et à les partager avec la communauté… La visibilité est devenu un enjeu majeur pour les chercheurs dans un contexte de recherche de plus en plus concurrentiel. Elle explique pour partie l’intérêt et l’utilisation grandissante des réseaux sociaux académiques.

Un autre aspect de cet attrait pour les réseaux sociaux académiques réside selon moi dans ce que j’appelle le décloisonnement des chercheurs. La course aux financements pour les projets de recherche implique un travail de plus en plus collaboratif et interdisciplinaire entre chercheurs (du moins en SHS d’après ce que je peux en voir). Les moyens de coordination, de collaboration et donc de communication offerts par ces outils numériques permettent désormais un travail commun partagé, synchrone ou asynchrone, présentiel ou distanciel.

Enfin, ces réseaux sociaux proposent une désintermédiation pour le chercheur. Les acteurs publics ou privés traditionnels de la recherche : bibliothèques, laboratoires et universités, dépôts d’archives publiques ou privées, éditeurs perdent leur rôle au profit des réseaux sociaux académiques qui offrent à la fois un sentiment d’appartenance à une communauté scientifique construite par l’utilisateur lui même, un accès direct à des ressources (articles voire archives) partagées, et une visibilité à l’échelle internationale que peuvent difficilement offrir les laboratoires, cela dépend de leur rayonnement et de la qualité de leurs membres.  L’enjeu de ces acteurs traditionnels sera à l’avenir de produire de la valeur ajoutée sur les services qu’ils proposent.

Les réseaux sociaux académiques offrent ainsi en effet trois leviers essentiels au chercheur : la visibilité, le partage et la dynamique communautaire. Les éditeurs sont les premiers touchés. Ils sont concurrencés sur la création et la diffusion de contenus, et n’ont plus le monopole de leur valorisation. Il est vrai que certains tarifs exorbitants pour publier dans une revue prestigieuse peuvent dissuader le jeune chercheur en quête de notoriété.

Il faut toutefois se méfier des réseaux sociaux académiques. La monétisation des contenus et des données, même si elle paraît plus limitée que sur les réseaux sociaux classiques, existe bel et bien puisque leurs créateurs étant bien souvent des chercheurs eux-même, le poids de la communauté peut les dissuader de commettre quelque acte indélicat. Il faut bien lire les conditions générales d’utilisation pour s’assurer que les contenus téléchargés ne soient pas la propriété de ces réseaux sociaux. Il existe d’autres moyens gratuits de partager des articles et documents en ligne, comme les dépôts d’archives ouvertes, tel HAL SHS en France.

A titre personnel, je possède plusieurs comptes sur les réseaux sociaux académiques : sur Academia, ResearchGate, Mendeley et Zotero. Je n’ai pas déposé d’articles sur ces réseaux, en revanche j’ai fait des liens pour ceux que l’on retrouve en ligne sur revues.org. Pour ce dernier, j’ai environ 1200 références bibliographiques déposées correspondant à ma thèse d’histoire. Zotero est devenu un outil de travail quotidien dans mes travaux de recherche et j’aurais du mal à m’en passer. L’info est immédiatement disponible et duplicable dans le format que j’ai choisi. Les réseaux sociaux académiques sont également devenus des outils de première importance pour qui en a saisi la signification, mais il ne faut pas en attendre trop. Seuls les plus assidus trouveront une réelle utilité en matière de visibilité et de partage.

Pour aller plus loin :

Aline Bouchard : Où en est-on des réseaux sociaux académiques ? (Mai 2015)

Aline Bouchard:  Pour une utilisation critique des réseaux sociaux académiques (Février 2014)

 

 

Un learning lab pour l’université Lyon 3

L’université Jean Moulin Lyon 3 vient de se doter d’un nouvel outil propice aux nouvelles formes d’enseignement par le numérique. Le learning lab propose non seulement une palette d’outils numériques destinés à tous les usages pédagogiques, du modèle transmissif au modèle constructiviste ; mais il propose aussi une nouvelle définition de l’enseignement dans l’espace par un nouveau mobilier incitant à repenser l’espace de formation.

Le learning lab est doté :

  • d’un tableau blanc interactif
  • d’une table de travail en groupe et de webconférence avec connectique intégrée
  • d’écrans pour projeter diaporamas et vidéos
  • d’une douzaine de sièges de type node
  • d’un mur blanc réinscriptible
  • d’un espace « doux » composé de canapés, de tablettes et d’une connectique intégrée au mobilier
  • de tables hautes pour un travail individuel.

Le learning lab est déjà utilisé pour des cours et des formations dispensés au sein de l’université. Nous menons également une réflexion dans une optique différente de la pédagogie. Ce lieu doit devenir une interface entre notre service et les enseignants sur la questions des usages, y compris en matière de recherche. J’ai ainsi élaboré une offre de formation aux outils numériques sous forme « d’install parties » pour accompagner les enseignants dans le téléchargement ou la manipulation d’applications.

Par exemple, je vais donner une formation de prise en main du logiciel anti-plagiat Ephorus, accessible aux enseignants par le biais de notre plateforme Moodle. Dans un mois, le format prendra une connotation plus « install party » puisque j’aiderai les enseignants à utiliser les logiciels de bookmarking Mendeley et Zotero.

Ce ne sont là que des possibilités d’usage parmi tant d’autres. Le learning lab va aussi servir de lieu de tournage pour enregistrer des vidéos de cours pour une formation de la faculté des langues.

Je pense que les learning labs sont des endroits propices à l’éclosion de nouveaux usages numériques chez les enseignants. Il nous véritablement des « tiers-lieux », où l’on puisse, entre échanges formels et informels, produire et organiser l’enseignement universitaire du XXIe siècle, ancré au numérique sans que ce dernier se substitue toutefois aux rapports humains essentiels entre apprenants et enseignants.

Pour rendre Hommage à Gérald

Voilà un an jour pour jour que Gérald Delabre a décidé de quitter ce monde.

L’héritage est là et continuepar la Faculté de Droit Virtuelle de l’université Lyon 3 , dont il était le directeur adjoint. A mon sens, son legs repose sur trois piliers assez atypiques dans le monde de la pédagogie numérique appliquée au Droit dans l’enseignement supérieur.

  • la simulation : Gérald Delabre est l’instigateur du développement de simulations de procédures juridiques et de procès par l’entremise des mondes virtuels. Cela passe avant tout par la reconstitution d’abord dans Second Life de la faculté de Droit grandeur nature, et d’autres environnements où s’exerce le Droit : le commissariat et le palais de justice. Gérald a ainsi pu proposer une formation certifiante de droit en utilisant cet environnement dématérialisé et simulé, avec conférences et mises en situation.
  • La gamification : elle va souvent de concert avec la simulation, mais Gérald et l’équipe de la FDV avaient envisagé de créer des jeux sérieux pour aider les étudiants dans le cadre de leur cursus.
  • L’université-nuage : ce projet très novateur explorait les possibilités du Cloud. Le projet était co-porté par Gérald et par Samuelle Ducrocq-Henry. Il s’agissait de repenser l’enseignement supérieur selon un procédé de campus dématérialisé et offert en ligne à partir des premières expérimentations sur ce point en France au Canada et ailleurs. Selon le communiqué de presse diffusé à l’époque :

Le concept d’Université Nuage repose sur un simulateur immersif à l’image d’un campus virtuel, où s’offrent les meilleures formations en ligne issues de diverses facultés internationales ainsi hébergées sur serveur (cloud). Le tout s’inscrit dans une logique d’innovation en matière d’enseignement synchrone et immersif (via le serious gaming, les LAN pédagogiques, les simulateurs groupaux, etc.), visant par ailleurs l’allégement des couts et structures de l’enseignement supérieur par mutualisation des ressources et optimisation des collaborations interuniversitaires.

Plus que tout autre, Gérald était un être qui se donnait corps et âme à son travail, et c’est peu dire. Le mot motivation est trop faible pour décrire l’enthousiasme que Gérald portait en lui pour le e-learning. C’était un expérimentateur et un inventeur : bidouilleur dans l’âme, testeur et bricoleur, il initiait les projets lorsque cela fonctionnait. C’était aussi un brillant orateur qui le prouvait chaque année aux Journées du E-Learning et aux cours qu’il donnait à la Faculté de Droit de l’université Lyon 3 et en Égypte. Sa mise soignée et sérieuse contrastait avec les pointes d’humour qui pouvaient saillir de temps à autre.

Gérald manque beaucoup à l’université Lyon 3 et à ses collègues. Mais jour après jour, nous nous efforçons de garder en mémoire son goût du bricolage, son dévouement au travail, et son esprit d’initiative. Il nous manque, mais il est une source d’inspiration quotidienne.

Massification des formations et valeurs du E-Learning : 10e édition des Journées du E-Learning

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La massification des formations à distance pourrait laisser entendre qu’elles ne sont plus qu’un produit de consommation destiné à un public qui n’est aujourd’hui plus seulement composé d’étudiants. Pourtant, les MOOC, les SPOC, et consorts, sont en vérité une autre façon de faire du E-Learning. Une façon demandant un énorme investissement de tous les acteurs concernés : enseignants, ingénieurs pédagogiques, apprenants. Le E-Learning ne fait que s’adapter d’un coté à une industrialisation des procédés de transmission de connaissances, et de l’autre à une demande croissante d’acquisition quasi encyclopédique de savoirs et de compétences de la part de publics hétérogènes (salariés, étudiants, retraités…)

Les défis posés au E-Learning sont énormes. Il faut prendre en compte dans la scénarisation des dispositifs de formation les mutations d’une société de plus en plus connectée où les savoirs sont désormais numérisés donc accessibles au plus grand nombre. Pour les apprenants, il faut éviter l’écueil d’un trop grand didactisme des formations pour rendre les apprenants autonomes, favoriser le travail collaboratif en renforçant les interactions entre apprenants et enseignants.  C’est un véritable « digital labor » qui est demandé ici, qui n’est pas forcément une forme d’exploitation, mais plutôt d’émancipation par l’acquisition et la validation de compétences.

Ces dispositifs ne se mettent en place qu’au prix d’un travail d’accompagnement et de scénarisation des enseignants, où l’ingénieur pédagogique devient le pivot du dialogue entre les acteurs concernés, mais aussi la cheville ouvrière de ces formations :  soupeser les besoins, organiser et mettre en ligne les ressources, créer des outils d’évaluation des connaissances.

Face à ces constantes, existe-t-il des valeurs partagées sur le E-Learning à prendre en compte lors de la scénarisation ? Cette question sera le thème central de la prochaine édition des Journées du E-Learning qui aura lieu à Lyon les 18 et 19 juin 2015 à l’université Lyon 3. 

Ces valeurs peuvent être envisagées sous l’angle de la liberté et de l’égalité : liberté pour l’apprenant d’acquérir des compétences et des connaissances de manière autonome ; égalité pour chacun d’accéder aux savoirs par le biais de dispositifs de formation en ligne.

Les Journées du E-Learning traiteront de ces thèmes. Programme et inscription sont disponibles en ligne sur le site du colloque http://jel.univ-lyon3.fr .

 


 

J’assurerai comme chaque année l’animation numérique de cette manifestation.

Université et pédagogie : partager les expériences

Enseignants dans un amphithéâtre de l’université des Antilles-Guyane, Cayenne, mars 2006.

Il est des lectures comme des gens qui modifient sensiblement votre vision de voir les choses, comme cette enseignante que j’ai rencontré récemment sur la pédagogie. On a trop tendance dans l’enseignement supérieur à vouloir évacuer cette question pourtant essentielle. Oui, on peut faire de la pédagogie purement universitaire. C’est une question d’adaptation au public étudiant qui n’est plus le même qu’il y a dix, vingt ou trente ans en terme, mais aussi aux enjeux intradisciplinaires et extradisciplinaires : meilleure acquisition d’une méthodologie de compétences et de savoirs, taux de réussite et d’insertion, réputation d’une formation, d’une faculté et même de l’établissement.

Mais tout dépend de la façon de transmettre des savoirs et des compétences. Comme enseignant, on peut préférer la façon toute française et scolastique d’enseigner avec un rapport vertical au savoir, de l’enseignant qui « délivre » un savoir, à l’enseignant qui prend note et doit assimiler le contenu du cours.Cette forme de magistère est bien adaptée en sciences humaines et sociales au recrutement des enseignants. Objectivement, qu’on soit en Histoire ou en Lettres, les enseignants sont tous passés peu ou prou par plusieurs étapes essentielles pour obtenir leur poste d’enseignant chercheur, au prix d’un dur labeur. A l’opposé, les nouvelles formes de pédagogie comme les classes inversées, où le rapport au savoir, co-construit, se nourrissant de relations horizontales est souvent mal vu par les enseignants chercheurs. Elles remettent en cause leur rôle traditionnel qui n’est  plus le garant et le passeur unique des savoirs. Il joue désormais le rôle de guide, de tuteur, celui qui va donner aux étudiants une méthode, des savoir-faire pour interpréter correctement ces connaissances disciplinaires. Cela peut passer par des ateliers, une scénarisation par plusieurs activités pédagogiques problematisées, des échanges plus importants entre l’enseignant et les étudiants. Bref, la nouveauté radicale c’est que l’étudiant est bien plus actif dans le processus d’acquisition des savoirs, et l’enseignant s’efface en « vieux sage » pour guider les étudiants dans les dédales. Cette nouvelle forme d’enseignement, et le rôle même d’animateur, découlent d’une révolution « techno-pédagogique » à mon sens inéluctable.

Cela a de quoi perturber nos enseignants en France, mais dans le monde anglo-saxon, ces nouvelles formes de cours sont en place depuis plusieurs décennies déjà. Dès lors, on comprend mieux le malaise de nombreux enseignants-chercheurs face à ces formes de pédagogie que quelques apologistes un peu trop zélés voudraient étendre partout.  Pourtant, le public étudiant change au fil des années. Les néo-inscrits dans l’enseignement supérieur sont souvent désarmés face au monde universitaire qu’ils découvrent. Ces étudiants et leur désir d’encadrement sont en totale inadéquation avec le monde académique qui exige de la rigueur et de l’autonomie. Les étudiants de Licence sont demandeurs de solutions rassurantes leur permettant de mieux assimiler les cours. La pédagogie est donc parfaitement légitime dans le milieu universitaire si elle permet aux étudiants de gagner en autonomie et en savoir-faire.

Il ne s’agit pas de reproduire la pédagogie du secondaire, mais bien de trouver une nouvelle façon d’enseigner en prenant en compte les changements de l’ère numérique : l’arrivée des digital natives et l’accès à une masse considérable de connaissances par le web. De là une question : comment valoriser la pédagogie à l’université ? Et comment l’apprendre puisqu’on a aucune formation ou presque pour les enseignants chercheurs ?

Hormis une valorisation liée aux questions de service et de rémunération  (primes, etc.), je souhaite concrétiser le projet d’un « séminaire » sur la pédagogie à la fois formateur et valorisant. Il ne s’agit pas de théorie, mais d’un échange, entre enseignants chercheurs autour du témoignage d’un des leurs. Font-il de la pédagogie et comment ? Avec des outils numériques ? Et la scénarisation, il y en a ?

Cette idée a germée à l’issue d’une rencontre avec une enseignante d’Anglais, celle que j’évoquais dans les premières lignes de ce billet. Sa vision de la pédagogie et de l’enseignement en général, à la fois généreux mais exigeant, insiste beaucoup sur les questions de pédagogie davantage prises en compte dans les universités anglo-saxonnes qu’elle a pu fréquenter dans sa carrière. Si la pédagogie est l’art de transmettre, elle doit aussi créer le cadre facilitant cette transmission. L’art réside bien dans ce délicat mélange entre transmission et condition d’échanges. Il n’y a pas de recettes toutes faites, chaque enseignant a la sienne.

Si nous pouvons créer, avec ce séminaire une communauté de pratiques autour de cette question, je considérerai mon devoir d’ingénieur pédagogique comme accompli.🙂

Créer, rédiger et valoriser un carnet de recherche

La semaine dernière, j’ai été invité par l’association ENThese à discuter des carnets de recherche. Je n’étais pas le seul à m’exprimer sur le sujet, et je ne crois pas avoir dit tout ce que j’avais listé.

La discussion a eu le mérite d’aborder en deux heures à peu près tous les aspects que les organisateurs souhaitaient aborder. On a pu aussi voir la diversité des pratiques d’écriture comme des objectifs affichés par les carnetiers. Voici quelques remarques que je n’ai évoqué qu’imparfaitement lors de cette rencontre.

Historique des carnets

La création de Miscellanées numériques remonte à 2011, lorsque doctorant et ingénieur en technologies de la formation, j’avais voulu croiser mes pratiques et réflexions dans un seul carnet. Je n’avais ni le temps ni l’envie de créer un blog hypothèses où il aurait fallu justifier en détails d’un projet de carnet. Je tenais aussi au coté informel du blog, que j’avais délibérément souhaité assez peu « scientifique » et aborder des questions pratiques. A la fin de l’année 2013, la soutenance de thèse étant passée, je me suis aperçu que l’aspect jeune chercheur en histoire avait été supplanté par des articles sur les TICE et les humanités numériques.

J’ai alors créé au mois de janvier 2014 un carnet hypotheses Antiquarisme spécialement dédié aux problématiques liées à mon sujet de recherche en Histoire que j’alimente très inégalement, mais dont j’ai bon espoir qu’il s’étoffe d’articles de fond.

Des stratégies différentes

Le fait d’avoir deux carnets m’a conduit à adopter deux stratégies différentes. Si les Miscellanées s’intéressant au numérique ont un objectif à la fois réflexif, pratique et publicitaire (je ne m’en cache pas), Antiquarisme est un carnet lié aux conclusions de ma thèse et ne vise pas spécialement à être publicisé. Il me permet de formaliser quelques thèmes qui me serviront dans le cadre de publications prochaines. Ce cloisonnement en deux carnets a été fait à dessein car à force de diluer les sujets sans trop de cohérence thématique, comme je le fis sur les Miscellanées, on en vient à produire un gloubi boulga indigeste pour le lecteur et pour soi.

Il faut donc réfléchir en amont à la ligne éditoriale qu’on souhaite suivre. Il existe de nombreux carnets aux contenus différents. En dresser une typologie serait fastidieuse, mais si je devais citer un carnet que j’aime, ce serait celui de Caroline Müller Acquis de conscience, qui s’approche véritablement d’un journal de thèse (sur la direction spirituelle au XIXe siècle) où alternent des articles sur ses lectures, ses questionnements, le contenu de ses sources.

La différenciation des carnets que je tiens est aussi liée à mes deux casquettes d’ingénieur pédago et de chercheur ; mais la frontière entre les deux n’est pas hermétique et je ne m’interdis pas de faire dialoguer ces deux espaces d’expression.

Écriture et réécriture

Écrire pour le web n’est pas le même exercice que rédiger un article scientifique. J’avais écrit un billet sur ce sujet il y a deux ans. Les attendus et les objectifs sont différents. Le style d’écriture peut s’en éloigner. Le carnet permet néanmoins de se libérer des contraintes académiques de rédaction.

J’ai opté pour deux styles d’écriture différents. Sur les Miscellanées numériques, je rédige un article en une ou deux heures avec un style peu travaillé. Sur le carnet Antiquarisme, je mets de un à trois jours pour élaborer par touches successives un article. Je m’efforce toutefois de ne pas trop développer mes démonstrations car je pense qu’un carnet n’est pas forcément le support adéquat pour aux textes longs. J’essaie aussi de ne pas trop jargoniser et de bien définir les concepts employé par souci d’être mieux compris.

Pour éviter les pièges de la longueur, on peut évidemment « sérialiser » un sujet en plusieurs articles que l’on postera à intervalles réguliers, ce qui a l’avantage de fidéliser un lectorat et d’aborder tout le champ réflexif envisagé. L’hypertextualité et les notes infrapaginales, toujours possibles, assurent de surcroît un enrichissement digressif aux articles. Le texte numérique est donc ce rhizome possiblement interconnectable à l’infinité du méta-réseau que constitue le web.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Écrire un article, ne signifie pas s’amender totalement d’une cohérence discursive. Cela vaut aussi pour l’ergonomie du carnet. La mise en page se doit d’être aérée dans sa présentation et comme dans son ontologie pour ne pas perdre le lecteur dans une surabondance d’informations.

La relecture est très minutieuse sur Antiquarisme du fait des sources bibliographiques et documentaires mobilisées. On ne peut se permettre un contresens ou une erreur involontaire qui démolirait le raisonnement qu’on déroule. Elle est plus sommaire sur Miscellanées numériques, puisque la rédaction d’article y requiert moins de précision conceptuelle.

L’un des avantages d’un texte numérique réside dans sa réinscriptibilité. Rien n’oblige à laisser le texte tel quel si on s’aperçoit un, deux ou trois mois après d’une erreur, d’une faute de frappe, d’une précision à apporter…

Écrire pour soi ?

Sur ces deux carnets, l’idée de départ est d’abord de coucher, per se, en quelques lignes une idée, une réflexion, une lecture qu’on souhaite mettre en forme et qui servira de point de départ à de nouveaux travaux. Les participants de la réunion d’ENThese se sont d’ailleurs rejoints sur ce thème. On écrit un carnet en rapport à soi. Mais écrire sur un support web n’est pas écrire dans la confidentialité et en privé. Tout contenu publié sur le web est indexé, référencée et sujet à la critique extérieure.

Visibilité, e-reputation et responsabilité éditoriale

L’une des règles du chercheur est de rendre publiques les conclusions de ses travaux. En ce sens, le carnet est un bon medium entre le public et le chercheur.

L’intégration du numérique dans tous les secteurs des sociétés humaines implique une présence, même a minima du chercheur sur le web. Aujourd’hui, la Toile est devenu le premier medium d’information y compris pour les acteurs de l’enseignement supérieur. La visibilité du chercheur se trouve donc accrue et valorisée par le contenu numérique que l’on rend disponible. La tenue d’un carnet permet donc à son rédacteur de soigner qualitativement sa e-reputation. Comme pour toute ressource web, l’ontologie et les meta-données s’avèrent essentielles dans le référencement d’un carnet. Il convient donc de catégoriser et de taguer précisément ses articles comme son carnet.  Si on respecte ces règles de base, les carnets sont bien référencés par les moteurs de recherche. La rubrique « statistiques » des carnets Hypothèses permet d’ailleurs de voir que bien souvent le nombre de robots de moteurs de recherche est plus important que le nombre  visiteurs « humains » !

Il ne faut pas non plus attendre beaucoup de commentaires en bas de ses articles, à moins d’animer un carnet sur un sujet d’études sociétal ou d’actualité qui peut générer du trafic. Cela est lié à la forme même de l’outil blog, issu du web 1.5, où l’information se diffuse selon un modèle arborescent. Le format blog est mal taillé pour des échanges horizontaux, communautaires et réactifs comme le permet aujourd’hui les outils web 2.0 . Devant ce constat, ou motivés par un refus de remarques extérieures, certains carnetiers ont même supprimé les commentaires.

Si on souhaite vulgariser un thème de recherche, la publicisation du carnet s’avérera essentielle et devra dépasser la simple rédaction de contenu pour une médiatisation qui trouvera sa force dans la multicanalité du web. Rien n’empêche de dynamiser les contenus par des graphiques, vidéos, animations.

La médiatisation des contenus passe aussi par l’utilisation des réseaux sociaux. On joue ici sur la logique réticulaire des réseaux et une approche affinitaire. Bien entendu, l’approche des réseaux sociaux doit aussi être raisonnée, il faut opérer des choix parmi l’infinité des services à disposition et utiliser deux ou trois réseaux sociaux les plus à même de valoriser son carnet. Academia et ResearchGate regroupent de nombreux universitaires et permettent de valoriser son carnet mais aussi son CV par un référencement adéquat. Linkedin est un réseau social professionnel plutôt orienté vers le business mais permet de transformer son profil en un portfolio rudimentaire assez intéressant. A titre personnel, le simple fait d’avoir indiqué mon sujet de recherche et la liste de mes articles scientifiques sur Academia m’a permis de prendre contact avec des pontes de ma discipline et d’accroître ma visibilité. Twitter constitue aussi un bon moyen de diffusion en annonçant la parution de ses articles et de toucher éventuellement un public assez large. C’est d’ailleurs mon réseau social préféré pour une activité de diffusion de l’information ainsi que de veille scientifique et professionnelle.

Attention toutefois aux contenus publiés. En tant que responsable éditorial du carnet, l’on est responsable aux yeux de la loi française du contenu publié, y compris de tiers auxquels on donne un droit d’écriture (Code de la Propriété intellectuelle, Loi sur la presse de 1881, loi informatique et liberté de 1978). Publier incombe des devoirs (pas de diffamation, pas d’utilisation de données personnelles d’acteurs vivants sans son autorisation), mais le contenu est protégé par la loi, en particulier par le code de la propriété intellectuelle en tant qu’œuvre originale. Toute reproduction sans le consentement de l’auteur est assimilé à de la contrefaçon, à moins que le carnet soit soumis à une licence Creative commons où à une autre forme d’autorisation.

Valorisation du carnet

Pour conclure cet article, je m’interroge toujours sur la valorisation pratique du carnet de recherche. Le numérique induit de nouvelles pratiques toujours en avance sur leur acceptation par les milieux académiques. Quelle crédit scientifique accorde-t-on aujourd’hui aux carnets dans les milieux académiques ? Quel est son poids dans le CV comme dans le cursus du doctorant et du chercheur ? Sur le plan rédactionnel, doit-on l’inclure comme référence bibliographique ou doit-on créer une webographie indépendante de la bibliographie où ses articles seraient des items à part entière ?

Il est néanmoins incontestable que les carnets créent de la valeur parce qu’ils produisent un contenu certes assez hétérogène, mais révélateur de la formidable richesse du monde académique. Sur le plan personnel, il s’agit d’une expérience d’écriture enrichissante et l’idée de partage de connaissances qu’elle implique.

Retour sur le ThatCamp Lyon

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Le laboratoire junior Nhumerisme de l’École normale supérieure de Lyon auquel j’appartiens, a organisé un ThatCamp à Lyon la semaine dernière du 14 au 17 octobre. Pour faire très bref, un ThatCamp est une « non-conférence » réunissant les utilisateurs et acteurs des humanités numériques. Des ateliers (sous forme de bar camp) sont proposés par les participants qui le désirent. Le nombre d’inscrits s’est monté à une centaine, mais le nombre de participants fut d’environ soixante-dix.

Le thème retenu pour ce ThatCamp fut la visualisation de données, thème à la mode, mais l’événement a largement dépassé ce cadre pour s’interroger avec Frédéric Clavert, sur le futur des ThatCamps francophones, ou encore sur la création d’une revue francophone sur les humanités numériques animé par Aurélien Berra. Nous nous sommes aussi interrogé sur la place des DH dans la cité et particulièrement sur les campus… Il y eut aussi des ateliers organisés par le Médialab de Sciences-Po Paris sur Gephi et d’autres outils encore développement mais prometteurs ; un atelier Python fut aussi proposé ; un autre sur la relation entre l’architecture de l’information et les dataviz par les étudiants Archinfo de l’ENS.

C’était le premier ThatCamp organisé à Lyon, et cela avait toute sa pertinence étant donné l’implication des labos locaux en SHS impliqués dans les humanités numériques… Les Lyonnais ont été bien servis, en particulier le LARHRA avec le pôle histoire numérique, qui a pu s’illustrer – entre autres – sur la géomatique et la modélisation des données lors d’ateliers.

Des notes collaboratives, sur des pads créés à cet effet, ont été prises lors de chaque atelier, si bien que nous avons pu constituer un bon corpus mis en forme lors de la dernière journée, le 17 octobre. La conférence « inaugurale » du mercredi 15 octobre a été faite par  Thierry Joliveau (ISTHME – Université de Saint-Etienne) sur les spatialités numériques a été filmée et est consultable en suivant ce lien https://srv-podcast.univ-lyon3.fr/videos/?video=MEDIA141020172619569 (L’iframe n’aime pas WordPress). J’ai aussi créé un Storify des tweets des participants.

Ce qui m’a frappé, au fil des discussions engagés au cours de ces ateliers, c’est à quel point les humanités numériques souffrent dans certains cas d’un manque de considération sinon de reconnaissance des organismes de tutelle ; la façon de tricher pour obtenir des financements, les a priori et les préjugés des gouvernances, l’absence de vision d’ensemble du numérique dans le cadre de la Recherche en sciences humaines et sociales…

Les événements de type ThatCamp est sont remis en question car ce modèle « bar camp » est en train de basculer dans un « entre-soi » constitué d’habitués sinon de chercheurs et d’ingénieurs fortement impliqués dans des projets estampillés digital humanities. Le défi des prochaines édition sera d’ouvrir le ThatCamp au-delà du public habituel, mais aussi de réfléchir à son contenu pour plus de cohérence : choisir (ou pas) entre manipulation et présentation des outils par exemple… Le questionnement des ThatCampers s’est aussi étendu à la notion même d’humanités numériques définies comme telles dans le manifeste lancé en 2010 lors du ThatCamp Paris. Ce document ne semble plus correspondre aux attentes du public en 2014. Un aggiornamento serait donc à l’ordre du jour par la rédaction d’une charte reprenant les bases du manifeste précédent.

Les humanités numériques françaises ne déméritent pas dans l’infinité des projets ayant cours actuellement, que ce soit dans la création d’outils comme Gephi, dans les initiatives d’encodage de textes patrimoniaux, ou la création de bases de données… Le ThatCamp a le mérite de réunir pour une courte période les acteurs portant ces projets, les faire discuter lors d’ateliers ou de rencontres plus informelles.

Les humanités numériques francophones doivent être mieux reconnues et défendues, mais elles doivent aussi assurer leur visibilité sur le plan national et transnational. L’association Humanistica créée il y a un an au ThatCamp Saint-Mâlo permettra sans doute d’accroître cette visibilité et de fédérer les acteurs de ce secteur dans une communauté de pratiques, qui demande plus que jamais à être reconnu. L’association a d’ailleurs profité du ThatCamp pour tenir son assemblée générale annuelle. Forte d’environ quatre-vingt membres des pays francophones, elle est appelée à grandir dans les mois et années à venir et à jouer son rôle d’interlocuteur incontournable pour les humanités numériques.

Le prochain ThatCamp francophone se tiendra à Paris au mois de juin 2015.