Les Lettres de Pierre Bayle : un exemple d’édition électronique

L’Institut Claude Longeon de l’Université de Saint Etienne, a publié en ligne avec le concours de l’Institut d’Histoire de la Pensée Classique (regroupant au sein de l’UMR 5037 des équipes de l’Université Clermont-Ferrand II, de l’Université Lyon II et de l’ École Normale Supérieure de Lyon) une partie de la correspondance du journaliste et philosophe protestant Pierre Bayle (1647-1705).

La publication de cette correspondance intervient alors que s’opère une révision complète de la philosophie et de l’oeuvre de Pierre Bayle dans le sillage d’Elizabeth Labrousse et d’Hubert Bost. Les travaux de Gianluca Mori, Gianni Paganini et d’Antony McKenna ont renouvelé l’image d’un des grands observateurs et intermédiaire de la République des Lettres, alors que s’opère la crise de conscience européenne et l’avènement du rationalisme dans tous les domaines d’études. Cette correspondance permet aussi de rattacher Bayle à un réseau spécifique de correspondants en rapport avec ses activités intellectuelles. La correspondance de Bayle a le mérite de redonner à Bayle sa qualité d’intellectuel Protestant et de s’éloigner quelque peu de l’image du philosophe pyrrhonien causée par la publication du Dictionnaire historique et critique en 1697.

La version « papier » publiée par la Voltaire Oxford Foundation n’est pas encore achevée. La correspondance de Pierre Bayle compte plus de 1600 Lettres. Le tome IX est paru en février 2012 et court jusqu’à l’année 1696. A ce jour, 1099 lettres ont été publiées sur papier, mais seules 587 lettres sont disponibles sur version électronique.

Le projet de publication de cette correspondance a été initié par Mme Elizabeth Labrousse, décédée en 2001, historienne du protestantisme et spécialiste de Bayle, et M. Antony McKenna, avec la participation de nombreux historiens : Hubert Bost,  Laurence Bergon, Annie Leroux,  Caroline Verdier, Ruth Whelan, Maria-Cristina Pitassi…  La version électronique a été reprisé par M. McKenna, et Mme Fabienne Vial-Bonacci de l’institut Claude Longeon de l’université de Saint-Etienne (CNRS UMR 5037)

Le site propose pour le moment les cinq premiers tomes de l’édition papier. L’élaboration de la correspondance de Bayle a été faire à l’aide du système ARCANE. Il s’agit d’un système d’édition de texte destiné à produire, enrichir et publier d’importants corpus de ressources et de documents multimédias, réunis dans une base de données documentaire xml-compatible. Il a été conçu pour être l’instrument de travail des auteurs sans compétence informatique particulière, en lieu et place des suites logicielles actuelles. Son efficacité s’exprime particulièrement bien dans les domaines.  Les textes ont été encodés selon un balisage spécifique permettant un double travail critique, interne et externe du document. L’encodage du texte sur Arcane a permis de produire une version papier puis une version XML. Le site a été développé sous SPIP, CMS bien connu des universitaires français pour sa facilité d’utilisation.

Le site propose un rattachement du texte encodé à la visualisation en bas de page d’une reproduction du manuscrit ou de la version imprimée par Bayle dans les Nouvelles de la République des Lettres. La rubrique indexation mène à trois index, un glossaire, une bibliographie, et un index des personnes citées dans la correspondance. Une rubrique « médiathèque » permet de visualiser les portraits des correspondants de Pierre Bayle.

Le site de la correspondance de Pierre Bayle est exemplaire pour la clarté de la mise en page, et la concision du travail d’annotation. Nous ne connaissons pas d’équivalent de correspondance en ligne pour les savants du Grand Siècle. On peut toutefois regretter de ne pas bénéficier d’une version encodée du texte comme on le trouve pour d’autres travaux d’édition de textes en ligne.

Actuellement, il existe en France plusieurs projets d’éditions électronique de textes anciens. En littérature une équipe du CELLF ( Centre d’Etude de la Langue et de la Littérature Françaises des XVIIe et XVIIIe siècles – Université Paris IV Sorbonne) édite  l’Astrée d’Honoré d’Urfé. Ce roman pastoral fut un des best sellers de l’aristocratie française au Grand Siècle. L’édition intégrale des oeuvres de Bossuet, de ses joutes théologiques avec le pasteur Ferry, de Metz, à l’Histoire des variations du protestantisme , la numérisation promet de diffuser plus largement ces oeuvres.

On peut distinguer deux sortes d’édition électronique : la numérisation pure et simple d’un document, et l’édition numérique. Pour la numérisation, voyons deux exemples :

La Bibliothèque nationale permet grâce à Gallica de retrouver plus d’1 millions de textes numérisés., On accède librement à l’intégralité de ces textes, généralement libres de droit donc accessibles au plus grand nombre.

Google Livres permet aussi de retrouver ces textes numérisés avec des accès plus restreints, car Google peut numériser des fonds de bibliothèques sous certaines conditions.  On trouve ainsi des références sur telle ou telle édition de Mauriac, par exemple, mais on ne peut pas toujours avoir accès au texte numérisé. L’avantage de Google Livres est le mode recherche dans le texte, qui permet d’aller directement au mot désiré. Sur Gallica, ce mode n’est pas toujours actif.

L’édition numérique s’inscrit dans cette démarche de numérisation, mais va plus loin. Il ne s’agit pas seulement de numériser des documents , il s’agit aussi d’exploiter la masse d’informations qui y est contenue, de la rendre à la fois lisible et visible.

L’édition numérique s’inscrit pleinement dans le cadre des digital humanities : les sciences humaines et sociales numériques. Les digital humanities constituent un ensemble de méthodes de travail, métiers, pratiques, compétences des personnels des organismes de recherche et d’enseignement supérieur qui sont au contact de l’informatisation des données, et de l’édition électronique, etc. Ces méthodes sont avant tout des outils de travail permettant de faire avancée la recherche. Les digital humanities se basent sur des outils informatiques « ouverts » c’est-à-dire des outils libres de droit ou en libre accès. Pour l’édition numérique, la grande majorité des projets se base sur le langage XML langage informatique plus puissant que le HTML puisqu’il permet de créer ses propres balises. l’encodage TEI (Text Encoding Initiative) suit les recommandations du XML  La TEI est un consortium d’acteurs issus de milieux universitaires ou de la recherche en sciences humaines et sociales et linguistique. Créée en 1987, elle a pour but de proposer des normes d’encodage en XML. Les textes transcrits en XML sont ensuite mis en forme selon des feuillets CSS.

Prenons un exemple : le projet Artamène. Artamène ou le Grand Cyrus, écrit par des époux Scudéry est le plus long roman de la langue française avec 13 095 pages dans l’édition originale, publiée entre 1649 et 1653. Une coopération helvéto-américaine a permis de numériser intégralement ce roman, d’en donner une version électronique sous plusieurs formes.

On a donc plusieurs présentations possibles du texte : soit un texte en mode continu c’est-à-dire ne respectant pas la pagination initiale, soit le texte paginé selon l’édition originale avec une image de la page de l’édition d’origine .

Un résumé de chaque partie et à l’intérieur de chaque chapitre est également disponible, de même qu’un outil fort pratique d’agrandissement de police. Le tout est imprimable. Un moteur de recherche permet de localiser un ou plusieurs termes dans le texte.

L’intégralité du texte et des documents sont libres de droit, à condition de citer la source.

D’autres éditions proposent aussi une version régularisée en corrigeant, par exemple des fautes de typographie, ou « corrigée » avec une orthographe moderne.

Pour une version corrigée, les Bibliothèques virtuelles humanistes  met à disposition ce type de travail critique. Ce projet, développé par le CESR (Centre d’Etudes Supérieures de la Renaissance) de l’université de Tours depuis 2002 numérise et diffuse les livres anciens et documents patrimoniaux en rapport avec les activités du CESR. On trouve sur le site des BVH des fac-similés, c’est-à-dire des ouvrages numérisées, une base textuelle, Epistemon qui propose l’édition d’ouvrages en format XML-TEI.

La consultation des textes encodés peut être fait de différentes manières. Un véritable travail philologique complet a été opéré. On peut choisir une visualisation « originale » du texte, avec une orthographe régularisée ou non pour améliorer le confort de lecture, de voir le cas échéant le texte effacé, ou les ajouts mentionnés…

L’édition numérique des oeuvres des BVH s’efforce de respecter au maximum la mise en page de l’édition originale, jusqu’aux marques d’imprimeur.

Pour des projets véritablement historique avec un appareil critique, on peut consulter l’édition en ligne des édits de pacification précédant l’Edit de Nantes, dirigée par Bernard Barbiche et hébergée par l’Ecole nationale des Chartes.

Bien entendu, ces projets sont à but non lucratif puisque élaborés par des organismes universitaires et/ou de recherche à partir de logiciels libres, de formats ouverts. Ces éditions permettent de valoriser et de diffuser le travail de recherche effectué par ces chercheurs, ces enseignants, ces informaticiens, et on aurait tort de s’en priver… Les possibilités offertes par les nouvelles technologies dans le cadre des digital humanities sont donc prometteuses pour tout chercheur, enseignant. La France est en retard par rapport à d’autres pays comme le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Tous ces projets nécessitent cependant une réelle implication de tous les acteurs, l’élaboration d’une politique numérique par les établissements en solo ou en collaborations ainsi que des financements pour les équipements et la formation.

[Edit : 18 mars 2015 en suivant les remarques du commentaire de Ednomesor.]

Publicités

2 réflexions sur “Les Lettres de Pierre Bayle : un exemple d’édition électronique

  1. Merci pour ce panorama très instructif sur les différents projets d’édition numérique. Par contre dans le paragraphe sur les technologies Digital Humanities XML, TEI, HTML, on a l’impression que tout XML suit les recommandations de la TEI alors que c’est plutôt l’inverse. C’est la TEI qui s’appuie sur la syntaxe informatique XML pour proposer un ensemble normé de balises pour l’édition de texte. 🙂 Au plaisir de vous lire

  2. Pingback: Tour d’horizon d’éditions numériques de sources | Prosopoly

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s