Remarques et questionnements autour de l’écriture numérique

Si nous souhaitons pleinement adapter la recherche et l’université à l’ère du numérique, il nous faut prendre en considération la question des pratiques, et en particulier celle de l’écriture scientifique.  Rédiger un article c’est déjà opérer en amont du travail de rédaction une réflexion. L’articulation des idées doit faire sens, mais le web est en train de modifier, par les contraintes techniques et rédactionnelles qu’il impose cet agencement et la façon de l’énoncer.

Enseignants, doctorants, étudiants n’ont pas toujours pris conscience qu’un texte rédigé pour le Web ne contient pas les mêmes informations, et n’obéit pas aux mêmes conventions qu’un article destiné à une revue papier. La rédaction de ma thèse m’a fait prendre conscience de ces techniques narratives différentes et sur ce point, il y a tout un travail de sensibilisation, de formation, d’apprentissage à effectuer.

 J’ai un article disponible en ligne sur revues.org. (voir le billet précédent sur le scandale INIST/ Refdoc).  Je le trouve très imparfait et j’aurais dû effectuer une énième relecture.  J’ai d’abord rédigé mon article selon les normes imposées, mais on ne m’avait pas dit qu’il serait disponible en ligne. J’ai donc écrit cet article comme un article scientifique classique bâti autour d’un plan. A sa lecture il m’a paru évident qu’il n’était pas au « format numérique » .

L’écriture d’un article « classique »  suit le schéma d’un plan ordonné (en trois parties chez les historiens) autour d’une approche réflexive hypothético-déductive, favorisant un enchaînement des idées et des arguments.  Un contenu web (dans notre cas tout texte informel et/ou extra-académique mais lié de près ou de loin à des activités de recherche ou d’enseignement)  ne suit pas forcément cette articulation structurée, organisée, affiliée, bref  un déroulement « logique » ; mais un plan plus confus qui préfère la digression , le renvoi, la rectification, l’interrogation. L’écriture y est moins On y retrouve ici l’opposition que faisaient Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux entre le savoir (ou) pensée « arborescente » (filiation/tronc-racines, verticalité) et le savoir (ou pensée) « rhizomatique » (résiliarité, collectivité, horizontalité).

Il est évident que le numérique favorise la rédaction et la lecture de textes courts, mais la rédaction dépend du format adopté. On n’écrit pas pareil selon le média adopté, numérique ou papier.  Il faut adapter son texte à des formats différents, et le régime d’écriture se trouve modifié, mais jusqu’à quel point ? L’articulation des idées diffère car la finalité diverge. En règle générale, on écrit un article scientifique pour démontrer de façon formelle un point particulier. La rédaction d’un contenu web, est plutôt destiné, ce me semble, à informer. Ce sont deux démarches intellectuelles différentes.

Ma question est la suivante : ne doit-on pas rédiger adapter d’emblée son écriture au format digital ? J’entends par là, répondre aux normes numériques dès sa rédaction. Et quelles sont ces normes ? La longueur ? Le style ?  Je m’interroge encore sur ces critères.

 J’ai pris le parti de rédiger l’introduction de mon édition critique directement sur format numérique, sans passer par le papier, y compris pour le « plan ». En revanche, toutes mes notes bibliographiques sont sur papier. J’ai environ 1500 pages de notes qui m’ont servi non seulement à écrire ce texte, mais aussi à préciser quelques points de théologie ou d’histoire parmi les lettres de mon corpus.  Je dresse le plan et rédige de longs passages d’articles sur papier.

Je fais partie d’une génération « hybride ». J’ai connu les heures de cours à griffonner au stylo à plume les péroraisons de mes professeurs à l’université, mais je ne me suis pas converti à l’annotation de livres sur traitement de texte. Je tiens encore au papier, à sa texture,aux courbes d’une écriture. Aussi suis-je amusé et étonné lorsque j’ai le loisir d’observer un amphi de quatre cent étudiants pratiquement tous munis d’un ordinateur portable. Désormais, au lieu d’entendre le silence, on entendant le bruit de centaines de doigts tapoter les touches des appareils. Connaissent-ils la douce calligraphie de leurs ami(e)s de rang ? 

Mais plus que la question scripturaire, c’est aussi la réception du texte qui se trouve « modifiée ». L’un des intérêts du numériques réside moins dans la visibilité (considérablement accrue) du travail de recherche que dans l’interactivité suivant sa publication. Que ce soit sur un blog ou sur un carnet de revues.org, le lecteur a la possibilité de contacter l’auteur, et de commenter le texte. Le Web 2.0  stimule la dimension critique de la réception du texte et élargit le lectorat au-delà d’un public traditionnel académique. Il n’est pas toujours facile pour un chercheur d’accepter qu’un tiers n’étant pas issu du « sérail » puisse commenter un travail long, et fastidieux. Pourtant, ces remarques, si elles sont constructives permettent d’enrichir le texte, et le cas échéant de l’amender, de le rectifier par la discussion engagée entre l’auteur et ses commentateurs. Le numérique donne au texte l’apparence d’un travail intellectuel en progression constante.

Il faudrait donc dès la genèse du texte, entreprendre un exercice de rédaction « numérique », et adapter sa pensée à ce schéma Web, c’est-à-dire condenser son argumentation avec clarté, mais aussi prendre en considération que le texte peut s’enrichir d’apports extérieurs et ainsi évoluer  grâce à sa réinscriptibilité.

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Une réflexion sur “Remarques et questionnements autour de l’écriture numérique

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