Révolution techno-pédagogique : convaincre et rassurer les enseignants

En réalité on ne sait jamais ce qui se passe on sait simplement ce qu’on veut qu’il se passe. C’est comme ça que les choses arrivent. En 17, Lénine et ses camarades ne disaient pas nous allons faire la révolution parce que nous voulons la révolution. Ils disaient si toutes les conditions de la révolution sont réunies la révolution est inéluctable.  Tirade de Jean-Pierre Léaud dans Liberté, la nuit, Philippe Garrel, 1983.

On parle ici et là de « révolution techno-pédagogique » dans le milieu universitaire mais elle est loin d’être actée. L’essor du numérique dans nos société contemporaines a bouleversé notre rapport traditionnel au Savoir et aux apprentissages, mais elle a aussi chamboulé la place même des acteurs du monde universitaire par un changement du paradigme de la transmission et de l’enseignement. La verticalité de la diffusion des savoirs, d’un professeur à ses étudiants est de moins en moins pertinente à l’heure où chacun peut trouver sur Internet en quelques clics ou quelques minutes de recherche des ressources qu’il peut utiliser pour se former. Le  monopole du magistère traditionnellement détenu par les enseignants glisse vers une appartenance partagée avec les apprenants.

Dans cette nouvelle approche des savoirs, le rôle des enseignants n’est plus de délivrer un savoir disciplinaire dans un cours, mais de guider, de conseiller, de filtrer ces savoirs, et d’apprendre à ses étudiants une méthodologie nécessaire à la sélection des contenus les plus appropriés à leur formation. C’est à l’enseignant de donner des pistes aux étudiants en fournissant par le cours et/ou les outils numériques les cadres et contenus propices à la progression de l’apprenant. En ce sens, le numérique a ici tout de révolutionnaire puisqu’il change à la fois les modalités d’acquisition des connaissances et compétences, et le rôle de ses acteurs, enseignants compris.

Cependant, cette révolution ne peut se faire sans des pré-requis et une remise en question du rôle de l’Université. La prise de conscience de la modification nécessaire, voire indispensable des enseignants s’opère progressivement et à petites touches. Dans mon établissement, il est très difficile de sensibiliser les enseignants à ce changement épistémologique de leur place dans la transmission des savoirs. Si certains en prennent conscience par la pratique et les initiatives personnelles, beaucoup pensent, et pas seulement les plus âgés, que le magistère de l’enseignant est le seul viatique possible dans la diffusion des savoirs et compétences de leur champ disciplinaire. Le Web 2.0, par Wikipedia, par l’essor des réseaux sociaux  a invalidé cette croyance, et le web 3.0 l’ère des bases de données contribuera pourtant à accentuer la fin du modèle pédagogique vertical.

Ce n’est pas remettre en cause la liberté pédagogique du corps professoral que de dire que les outils numériques ne contribuent pas à annihiler toute forme de cours (ni de dis-cours) ils permettent au contraire d’élaborer de nouvelles formes d’apprentissage, où l’étudiant devient le coeur d’un dispositif pédagogique ayant pour but sa réussite. Les outils numériques ne sont qu’un des moyens possibles concourrant à la formation réussie des apprenants. Il ne s’agit pas non plus de mettre dans le grand maëlstrom digital les étudiants et les enseignants sur un coup de tête. Cette révolution technopédagogique doit être accompagnée et expliquée aux publics universitaires. A ce stade, le rôle des ingénieurs pédagogiques s’avère indispensable pour former les enseignants qui souhaitent s’investir, en les aidant pa exemple à constuire de scénarios pédagogiques adaptés à leurs cours.

Nous avons en France les potentialités et les conditions propices au déclenchement de cette révolution numérique et pédagogique, mais nous manquons de moyens, de motivation et de stratégie cohérente. Cela dépend bien entendu à l’échelle locale des établissements, mais bien souvent les cellules TICE des établissements sont réduites à peau de chagrin. Les TICE, ce n’est pas mettre un fichier word en pdf et l’insérer sur une plate-forme pédagogique. Les ingénieurs pédagogiques ont cette mission d’assurer la bonne conduite de la révolution pédagogique en cours. Leur rôle est important, mais trop souvent minoré, ignoré, voire méprisé à l’intérieur des établissements. Très souvent, les universités n’ont pas établi de stratégie numérique, si ce n’est en matière de communication. L’essor de ressources pédagogiques numériques contribuerait à valoriser les formations de l’établissement et pourquoi pas permettre de gagner un peu d’argent par la création de formations à distance, de cours en ligne comme des MOOC (Cours massifs ouverts et en ligne) , etc. A Lyon, nous avons déjà quelques cours de ce type.

Enfin, le problème, et non des moindres est de convaincre les enseignants eux-mêmes du bien fondé de cette mutation en marche. Les réticences du corps professoral vis-à-vis du numériques ont de multiples causes, remise en cause d’une liberté pédagogique c’est-à-dire du verrouillage des supports de cours par peur de perte de contrôle ; manque de motivation à s’impliquer dans les nouvelles technologies, manque de reconnaissance, aussi du travail effectué sur les outils dédiés (la question de la rémunération est souvent évoquée), l’impression souvent justifié de devenir un technicien plus qu’un enseignant en utilisant tel ou tel service… Il est aussi question de cultures disciplinaires, certaines matières sont plus impliquées que d’autres en technopédagogie. La formation et la sensibilisation des enseignants s’avère indispensable et doit être entreprise avant même l’arrivée en chaire. Le ministère semble avoir compris la nécessité d’une formation que j’espère fortement incitative des enseignants aux outils numériques, cela n’était pas le cas il y a cinq ou six ans.

L’excellence de l’université française ne peut passer que par cette révolution technopédagogique. Qu’on l’accepte ou qu’on la déplore, elle paraît inéluctable si nous voulons conserver le rayonnement universitaire et culturel de notre pays dans le monde. Les ferments révolutionnaires sont là, ils ont déjà éclos ici et là à l’échelle locale par des projets souvent très concrets se basant sur des usages précis. Mais je constate que nous n’avons pas de volonté ministérielle forte de développer une stratégie numérique d’enseignement et de recherche en France. Le rapport sur la « refondation » de l’université est éloquent. Le changement pourrait donc intervenir à l’échelle des pôles universitaires de sites, ou régionaux.

Nous sommes à la traîne par rapport au monde anglo-saxon, alors que nos potentialités sont énormes et nos formations apportent une réelle valeur ajoutée pour le pays. L’université française bénéficie d’une bonne image de marque à l’étranger ; son attractivité pourrait être renforcée par une politique volontariste misant sur les capacités des établissements universitaires à promouvoir leurs atouts. Je suis convaincu que nous pouvons passer ce cap malgré les difficultés si chacun prend conscience que cette révolution

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