Les conséquences d’un plagiat (suite)

Je décrivais dans l’article précédent, mon intervention comme « expert technique » lors d’un conseil disciplinaire portant sur une thèse de droit plagiée. Elle aura vraisemblablement des conséquences lourdes pour le thésard. La cellule juridique m’a recontacté pour vérifier en détail les sources plagiées. Nous avons donc effectué un patient travail de vérification de ces sources, et à l’issue de plusieurs heures de lecture à l’aide de Compilatio, il n’y a aucun doute possible pour constater un pillage systématique d’articles et de textes législatifs.

De larges extraits de cette courte thèse sont en fait des commentaires de traités commerciaux bilatéraux ou de traité juridiques d’organismes internationaux comme l’Organisation des Nations Unies ou l’Union européenne. Le plagiaire a repris des pages entières de ces textes sans les mettre entre guillemets, et lorsqu’ils étaient référencés en note infrapaginale, cela reste d’un flou total. Aucune page n’est citée, seulement le texte par exemple. La citation correcte des sources est pourtant l’un des premiers points de méthodologie pour les étudiants en Sciences humaines et sociales comme en Droit.

Le docteur en question étant étranger mais ayant effectué sa thèse en France, je m’interroge sur la méthodologie qu’on lui a inculqué dans son pays d’origine, francophone et académiquement proche du système universitaire français. La répétition de ce procédé de « sous-citation » m’incite à penser que l’auteur a un manque de culture scientifique manifeste sur la rédaction de textes. Lorsqu’il s’agit d’un article, ces lacunes peuvent à la rigueur passer. Or, il s’agit ici d’une thèse, et donc d’un travail de réflexion demandant rigueur, précision et clarté, et surtout, d’honnêteté intellectuelle. A moins qu’il ne s’agisse ici de paresse…

Nous savons que les étudiants étrangers, asiatiques surtout, ont souvent une difficulté d’adaptation lorsqu’il s’agit de produire mémoires et devoirs dans le cadre de leur formation en France. Il y a quelques années, un enseignant me racontait combien il avait eu du mal à demander à ses étudiants Chinois de produire un travail qui ne soit pas qu’un copier-coller de ressources web d’autant plus détectables que le niveau de français de ces mêmes étudiants était passable et s’en ressentait dans leurs copies. La perception du plagiat est différente selon les cultures, parce que les procédés d’analyse intellectuelle sont différents. En Occident, notre école de pensée greco-romaine se base sur l’élaboration d’un travail original reposant (bien souvent) sur des hypothèses déductives (système hypothético- déductif). En Chine, l’effort intellectuel ne se base pas tant sur l’élaboration conceptuelle que sur la description analytique inductive.‹1› Quelle naïveté a eu cet étudiant de croire que ces remplois de phrases, de paragraphes, de pages passeraient inaperçus par les outils numériques en notre possession ?

D’autres passages de cette thèse sont bien plus incriminants, même si moins nombreux : le pillage systématique de sites web (blogs,  sites d’organismes nationaux, etc.) aux contenus juridiques et géopolitiques. A la différence des textes d’organismes internationaux, nous pouvons ici clairement identifier les auteurs. Il y a là des cas manifestes de plagiat.

Les suites à donner à cette affaire ne font guère de doute. le plagiaire devrait être destitué de son titre si la procédure va a son terme. C’est à la commission disciplinaire de donner son avis du ce cas de plagiat. Je serais sans doute rappelé pour un complément d’instruction et une démonstration du logiciel Compilatio. A mes yeux, le fond de la thèse est sujet à caution tant les passages plagiés sont longs.

Je m’interroge aussi sur la responsabilité du directeur de thèse et du jury. Lorsqu’il y a un doute il conviendrait de les dissiper par un recours aux moyens anti-plagiat disponibles. Or cette thèse de doctorat a été soutenue il y a plus de deux ans et personne n’avait « tiqué » parmi l’aréopage de juristes sur les larges extraits de textes internationaux connus dans ce milieu ! Cette indulgence porte atteinte au crédit du jury mais aussi à l’établissement lui même.

Enfin, cette thèse porte aussi un coup à la politique de recherche de notre établissement. Toute thèse de doctorat devrait faire l’objet d’une analyse anti-plagiat. Les abus passés à Lyon comme ailleurs devraient pourtant servir d’avertissements, assez éloquents, sur un fléau désormais bien connu. Le plagiat est une fraude intellectuelle et le miroir de ses pratiques les plus mesquines.

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‹1› Cette réflexion est personnelle et discutable, mais les différences culturelles sont en effet essentielles pour comprendre comment on arrive à ces cas extrêmes de plagiat chez les étudiants étrangers.

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