Digiphrénie et temporalité numérique

C’est en écoutant l’excellente émission radiophonique La Planète Bleue de Yves Blanc que j’ai découvert le travail de Douglas Rushkoff sur la modificiation perception de la temporalité par les nouvelles technologies. Ce livre est paru cette année sous le titre, Present Shock : When everything Happens Now,

Ce que dit Rushkoff dans son ouvrage (que je pense acheter) et cet interview dans le quotidien Libération, c’est que l’essor du numérique et en particulier des réseaux sociaux a favorisé un « ultra présentisme », qu’impose la réactivité des médias numériques.

Si le XXe siècle était celui du futurisme et des utopies, le XXIe siècle serait celui du présentisme. Nous sommes sans cesse distraits par nos gadgets technologiques : téléphones mobiles, ordinateurs, tablettes. Ca vibre, ça sonne, ça alerte, ça signale, ce sont autant d’injonctions à répondre à l’urgence, à favoriser l’instantanéité au détriment de la réflexion et du temps long.

Cela conduit selon Rushkoff à une digiphrénie, une schizophrénie digitale, où maîtriser notre identité numérique, et les sollicitations constantes de nos appareils s’avère vaine. Le chercheur note que cette maîtrise est vaine puisqu’impossible et engendre la frustration chez l’utilisateur. J’utiliserai désormais ce terme car il correspond aux problématiques de la e-reputation que nous tentons d’exposer aux étudiants et aux enseignants.

La question de la temporalité est aussi un sujet passionnant à étudier lorsqu’on s’intéresse au numérique. L’accaparement des facultés de l’utilisateur qu’exigent les appareils informatiques modifient la perception de la temporalité que nous avons.  Du point de vue de la pratique, comment expliquer que le temps semble passer plus vite lorsqu’on joue à World of Warcraft, ou lorsqu’on s’adonne à l’exploitation de données sur tableur ?

L’avènement du web 2.0 semble avoir accéléré le temps, et les délais de réactivité sont de plus en plus restreints, au détriment de la réflexion individuelle ou collective.

Voici un exemple tiré de l’affaire Bradley Manning.

Ce soldat américain de 25 ans qui donna des informations militaires à Wikileaks fut condamné le 21 août 2013 à 35 années de prison par un tribunal. Le lendemain de sa condamnation, le 22 août, Manning annonce vouloir changer de sexe et se faire appeller Chelsea. Les réactions sur l’article Wikipedia consacré au militaire sont quasi immédiates avec des changements entiers de notice, et la prise en compte de la transidentité de l’intéressé(e) en remplaçant « il » par « elle », effectué par des militants transgenre.

A gauche la version augmentée du 23/8 suite aux propos de Manning. A droite, la version proposée sur WP le 24 août

A gauche la version augmentée du 23/8 suite aux propos de Manning. A droite, la version proposée sur WP le 24 août

Wikipedia n’est pas un site militant, mais une encyclopédie collaborative. Le choix de Wikipedia reste le statu quo sur l’identité de Manning, en ne signalant que la volonté de changer de sexe et prénom. Les corrections apportées par les contributeurs sont effacées. Les réactions sur Twitter sont animées. Ce matin Rémi Mathis s’est vu dans l’obligation de défendre les choix de Wikipedia.

Cet exemple aux enjeux importants sur la question du Genre ( que nous n’aborderons pas ) montre ici la réactivité quasi immédiate à l’information sur les réseaux sociaux et les sites collaboratifs. Les délais entre le déroulement d’un événement, la diffusion de l’information et ses conséquences n’ont jamais été aussi courts, quitte à manquer dans cette frénésie de réflexivité sur l’information elle même. Ce rythme effrenée et circulatoire condamne d’emblée toute latence comme une faute.

La temporalité est devenu un enjeu économique et politiques dans nos sociétés confortée par l’addiction aux supports et médias numériques.
A l’opposé à cette réactivité à l’information se développe le mouvement slow : slow food, slow cities... L’enjeu est de reprendre le temps perdu à la technologie pour remettre l’homme et les activités essentielles à son épanouissement (gastronomie, culture, savoir, sociabilité), au coeur de nos sociétés. C’est s’accorder du temps, en reprendre la mesure, redécouvrir que notre monde fonctionne de manière diachronique : le rythme des saisons n’est pas celui du salarié au quotidien ni celui de l’Univers.
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