L’unité des humanités numériques : mythe ou réalité ?

La journée d’études inaugurale  du laboratoire junior Nhumerisme de l’Ecole normale supérieure de Lyon  intitulée « la Tour de Babel numérique » s’est tenue le 15 octobre 2013. Ce fut un véritable moment d’échanges et de réflexion autour des humanités numériques. La diversités des interventions nous a montré à quel point l’unité des humanités numériques peut être un leurre…

Les humanités numériques mal nommées

Milad Doueihi  (Université de Laval, Québec) et Frank Girard (ENSSIB, Villeurbanne) partent d’un constat : l’expression même d’humanités numériques est mal choisi.

Le mot d’humanités est pris dans un sens catégoriel : l’ensemble des disciplines des Sciences humaines et sociales.

Le numérique est pris dans un sens différent que ce qu’il définit : le nombre, la masse infinie de données. Il s’agit ici de la dématérialisation de données par le bais des outils informatiques.

Les humanités numériques définiraient donc le processus de digitalisation des sciences humaines et sociales. la définition élude en revanche la réflexivité et les transformations qui s’opèrent par le numérique dans le champ de la Recherche : la technicisation des pratiques d’écriture et de traitement des données. Il conviendrait selon Milad Doueihi de ne plus parler d’humanités numériques mais d’humanisme numérique. En effet, le recours au numérique est uniquement pensé en terme d’instrumentalisation, mais pas en terme de culture. Le numérique modifie radicalement notre rapport au temps, à l’espace et au monde.. Cette conversion numérique, déjà actée dans les usages n’est que rarement pensée sur le plan méthodologique.  Elle n’estompe pas non plus le cloisonnement des champs disciplinaires,  même si le numérique favorise l’établissement de passerelles entre les sciences humaines et sociales sur des objets de recherche communs. Il y a un assujettissement de la technique à la Discipline.

Voir la vidéo de Milad Doueihi

Deux projets différents, deux pratiques distinctes

La présentation des projet Symogih initié en 2007 et dirigé par Francesco Beretta ( CNRS – LARHRA ) et du logiciel Arcane élaboré par Eric Olivier Lochard (Université Montpellier 3) montrent deux logiques différentes dans l’utilisation du numérique. Symogih (Système de Gestion de l’information historique) d’abord a une double finalité

d’une part, mettre au point un système de stockage informatique de l’information historique, à la fois ouvert et collectif, indépendant de la période étudiée ; d’autre part, tirer profit des logiciels existants, si possible gratuits et open source, afin d’exploiter et d’analyser les données récoltées en leur appliquant des outils de cartographie, d’analyse des réseaux, de statistique, d’analyse factorielle, etc.

Les utilisateurs contribuent collectivement à l’élaboration des types d’information et saisissent sur une appli web leurs propres données. A chaque information, une identifiant est créé que l’on peut mettre en relation avec d’autres informations selon des types définis. Les utilisateurs doivent donc connaitre un minimum les architectures de bases de données ( ici le système MERISE), les modélisation des données et éventuellement les opérations d’extractions de données pour exploiter leurs ressources.  Simogyh vise sur l’effet cumulatif pour produire une masse critique d’informations éventuellement réutilisables (biographies, événements)  par la communauté des utilisateurs, une quarantaine actuellement (dont ma pomme). Symogih se veut une plateforme intégrée aux pratiques de recherche des utilisateurs, un outil du quotidien, en évolution constante selon les besoins de la Communauté.

Le logiciel Arcane suit un autre principe et n’est pas une base de données mais un logiciel d’édition.  Arcane est un pionnier en France. Créé en 1996, il avait pour but de donner proposer une alternative à l’éditeur de texte Word.  Le téléchargement doit se faire sur l’ordinateur du chercheur. Arcane efface volontairement toute implication de l’utilisateur en informatique. Les connaissances techniques sont restreintes pour l’utilisateur, lequel importe ses données ( textuelles)  et peut les exploiter de plusieurs manière : lexicométrique, textométrique, cartographique et statistiques.

Antony McKenna (Université de Sant-Etienne) donna un aperçu de l’étendue des possibilités d’Arcane avec la correspondance de Pierre Bayle éditée sous format papier (via un éditeur TEX) et une mise en ligne (par XML-TEI et et un CMS de type SPIP), la mise en relation des réseaux de correspondants. Contrairement à Symogih, la communication sur l’existence d’Arcane est restreinte. Le logiciel n’est pas distribué de façon massive, mais au compte-goutte en dépit d’avantages indéniables.

Il s’agit de deux visions différentes des rapports du chercheur au numérique. Pour Francesco Beretta, le chercheur doit s’impliquer dans le numérique et s’implique dans un démarche de travail collaboratif. Cette implication, lui apporte en dépit de moments difficiles dans la prise en main, des compétences informatiques et numériques ( encodage, exploitation de données, édition web) qu’il peut valoriser dans le cadre de ses activités et de son cursus. Arcane au contraire propose une solution clé en main où les compétences requises pour sa manipulation sont minimes.

Questionnements

Mais la tour de Babel des humanités numériques n’est-elle pas déjà un entre-soi, une élite de chercheurs utilisant les outils pour leur propre compte, bref une praxis hermétique du fait des compétences à acquérir ?

Le numérique est un savoir-écrire un prolongement de la civilisation du livre : que ce soit du code ou du texte, des pratiques rédactionnelles sont requises pour intégrer le numérique à son travail de recherche. Pour Franck Girard, c’est là un enjeu majeur pour la Recherche en France : former son personnel au numérique.

Ce medium qu’est l’écran, doit aussi amener à une réflexivité, une « scénarisation technique » dans le champ de nos disciplines. Le chercheur doit opérer des choix d’outils utiles à son travail et le résultat envisagé. Christine Beaugrand ( Ecole nationale supérieur des beaux-arts, Lyon) nous a ainsi fait part du peu de réflexion fait par les artistes autour des médias numériques. A travers le groupe DatAData, elle essaie de faire réfléchir artistes et étudiants en arts sur l’apport et les usages possibles des médias numériques. Ces médias sont pourtant ce qui lie entre eux des pratiques et des disciplines, mais nous pouvons envisager bien plus.

Tout cela conduit à parler d’une acculturation nécessaire du chercheur. Abandonner progressivement, sans les renier, les oripeaux de la culture du livre pour la culture numérique fondée sur l’ouverture des données et les expériences collaboratives d’écriture, de pratiques. Il ne s’agit pas d’imposer des pratiques, mais de les adapter à la révolution technologique en cours C’est l’humanisme numérique pour lequel plaide Milad Doueihi. Le numérique modifie notre rapport au temps à l’espace et à nous même selon un idéal d’ouverture, de partage. C’est in fine le but de la Recherche : concourir au progrès des sciences et à l’intérêt commun.

Le laboratoire junior Nhumerisme réfléchira au cours des prochains mois sur les pratiques numériques en matière de recherche. Des journées d’études et des ateliers seront organisés au cours de l’année universitaire.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s