Incertitudes autour des MOOC

MOOC ! MOOC ! MOOC ! Ou Plutôt CLOM (Cours en Ligne Ouverts et Massifs) Tout le monde a ce mot à la bouche. De la Ministre de l’Enseignement supérieur aux enseignants du secondaire. Le sujet passionne le monde académique. Il suffit de regarder l’affluence aux différents événements organisés à Lyon sur le sujet en ce premier semestre universitairs, notamment aux Matinées du E-Learning que mon service co-organise avec les services TICE de plusieurs établissements lyonnais  : une centaine de personnes sur la pédagogie inversée des cMOOC au mois d’octobre au Learning Lab d’Ecully, une bonne cinquantaine pour les entretiens Jacques Cartier au mois de novembre à l’ENS Lyon, environ 80 personnes vendredi 13 décembre sur les MOOC à Lyon 2. L’occasion de revenir sur certaines inquiétudes de la part des enseignants entendues ça et là, et sur les incertitudes de la mise en place des MOOC dans l’enseignement supérieur.

La ministre Fioraso l’a clairement dit le 2 octobre lors de la présentation du projet France Université Numérique. Les MOOC doivent servir à mettre en valeur l’Excellence de l’enseignement français. Ou du moins ce qu’il en reste.

« Le développement des cours en ligne (Massive Open Online Course) dans les dix prochaines années redéfinira la carte universitaire internationale. La France a un rôle à y jouer, à la hauteur de la qualité de son enseignement et de sa recherche, en termes de coopération avec les pays en développement et les pays francophones. »<1>

De là est né le projet FUN. 12 millions d’euro vont être débloqués pour le développement de formations numériques innovantes. Les universités françaises sont donc fortement incitées à créer leur propres MOOC avec certification à la clé. Ce ne sera pas sans poser de problèmes.

D’abord, et c’est ce qui a préoccupé certains des participants à la dernière matinée e-learning du 13 décembre, la propriété du cours développé en MOOC n’est pas claire. Dans l’enseignement supérieur, les cours (tous supports confondus) appartiennent aux enseignants et non au Ministère ni à l’Établissement. Si cours en ligne il doit y avoir, cela pose donc la question de l’exploitation du cours. Les établissements devraient donc acheter un cours aux enseignants ? La question des heures de service est aussi importante : le cours se fera hors service où à l’intérieur du contingent d’heures ?

Un autre problème concerne le suivi du MOOC. A supposer que la matière définie par l’établissement suscite l’engouement, il faudra nécessairement suivre, pour la part des étudiants motivés, leurs travaux, leurs questions et définir l’infrastructure technique qui supportera un taux de connexions élevées et permettra l’échange de documents dans de bonnes conditions techniques. Certains LMS sont bien adaptés à l’enseignement en ligne : Moodle, mais aussi la future Claroline connect. Mais qui assurera le tutorat, la correction des copies, et même la scénarisation pédagogique en amont ? C’est un enjeu important car si les MOOC doivent se concrétiser, la diplomation de la formation apparaît évidente. Elle devra se faire soit sous forme de certification, comme cela se fait déjà par le biais de SOOC ( Small Open Online Course) à l’université Lyon 3, soit sous forme de diplôme (national, universitaire), ou de manière plus innovante sous forme de badges. Il n’est peut-être pas clair pour tout le monde qu’un MOOC valorise, dans l’esprit de la plupart de ses apologistes, des compétences et plus seulement des connaissances. On peut bien sur développer des MOOC hybrides avec une évaluation sur ces deux plans. La porte est ouverte.

La question des moyens humains a dispositions des CLOM reste centrale. Il faut une équipe dédiée aux MOOC que ne possèdent pas les établissements : ingénieurs pédagogiques, tuteurs vacataires et enseignants devront donc coordonner leurs actions pour proposer des MOOC. Ce n’est pas la volonté qui manque, mais les moyens financiers et les compétences. La plupart des ingénieurs pédagogiques ne sont pas formés à la création de MOOC. Il existe très peu de personnes en France capables de le faire. Vive l’auto-formation ! Les établissements français qui le peuvent devront financer à l’aide d’emplois Fioraso, qui seraient peut-être mieux investis ailleurs, ou sur leurs fonds propres, des postes alloués à la création de MOOC.

La part de non-dit sur les MOOC concerne essentiellement l’enjeu économique. Si il s’agit de « vendre » des cours, cela pourrait causer un problème d’ordre éthique. Il faudra donc gérer (selon la qualité des enseignants et des cours) une tarification qui pourrait être très onéreuse et entrerait en contradiction avec les missions de service public de l’enseignement supérieur… Mais que vendre ? le cours lui même ? La certification ? Le suivi tutoré ? Je ne crois pas que les MOOC se développent en France dans l’enseignement supérieur sur le modèle de l’Open course. J’ai au contraire peur que cela ne justifie l’augmentation des frais d’inscriptions pour les formations en Licence ou Master alternant présentiel et cours à distance. Le projet FUN propose déjà de s’inscrire à des MOOC. La plateforme FUN devrait lister les MOOC proposés par les établissements, mais non en vendre.

L’autre non-dit, plus théorique, concerne place de l’enseignant n’est jamais évoquée, mais les MOOC se sont développés sur le modèle d’apprentissage connectiviste développé par George Siemens et Stephen Downes à l’université du Manitoba. L’apprentissage est au coeur du dispositif de formation. On y valorise les compétences plutôt que les connaissances. Dans ce dispositif, le rapport au savoir se fait horizontalement, par un processus collaboratif, réticulé, connecté, entre les acteurs du cours dans un contexte informatif changeant. Mais ces contextes d’apprentissage se font aussi selon un modèle de pédagogie inversée (les flipped classroom) : l’enseignant devient un tuteur de la communauté et donne un cadre à l’apprentissage, mais c’est l’élève qui construit son savoir . Les MOOC connectivistes, ou cMOOC ont été développés par Downes et Siemens à partir de 2008. C’est ce modèle qui est envisagé par les Anglo-Saxons. Les établissements devront donc choisir entre xMOOC (MOOC au cours traditionnel), cMOOC, ou des dispositifs hybrides entre ces modèles. Cela peut dérouter beaucoup d’enseignants attachés à une pédagogie de la « chaire » selon un modèle de transmission hiérarchisée du savoir de l’enseignant aux étudiants… Pire, ils peuvent déjà y voir une menace sur leurs cours en présentiel…

Les MOOC posent dans les établissements plus de questions qu’ils ne proposent de réponses. Il ne s’agit pas de supprimer les cours en présentiel selon la Ministre :

« Si je suis d’accord pour réduire, surtout en 1ère année, les cours en amphi, je ne partage pas ce point de vue. Ni l’écriture, ni l’imprimerie n’ont fait disparaître les rapports humains dans la transmission des savoirs. A l’inverse, elles les ont enrichis : ces changements de paradigmes se sont accompagnés de plus d’échanges, de mobilité, de rencontres, d’ouverture. »<2>

Le numérique est vu comme une formidable opportunité d’ouverture au monde de l’enseignement supérieur français. Les MOOC eux même, peuvent être à l’échelon local permettre de donner un coup de fouet aux pratiques numériques des enseignants. Jean-Paul Moiraud va plus loin : et si les MOOC n’étaient qu’une façon déguisée de parler de e-learning et de doper sa pratique à l’aide d’outils innovants ? La discussion est ouverte …

__________________

<1> Discours de présentation du projet FUN du 2 octobre 2013

<2> Idem.

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2 réflexions sur “Incertitudes autour des MOOC

  1. Pingback: L'inquiétant impérialisme du MOOC - Martin Grandjean

  2. Pingback: Bronca contre les MOOC | Respublica litteraria

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