Enseignement et recherche universitaire : hybrider les pratiques numériques

J’ai évoqué lors d’un billet précédent comment j’avais formé un enseignant sur Zotero pour l’aider dans son travail de chercheur. De cette expérience, m’est venue l’idée encore confuse que le développement numérique à l’université se nourrissait chez les enseignants-chercheurs d’interpénétrations entre leurs pratiques de chercheur et d’enseignant.

Cette intuition se base sur un constat simple. En France, dans le milieu universitaire, les enseignants sont (pour une majorité) aussi des chercheurs. Surtout des chercheurs, l’activité semble plus valorisante. Celui-ci se pose la question de la pertinence d’outils numériques à vocation pédagogique.

De là l’idée de proposer aux enseignants une hybridation des pratiques. Si nous voulons vraiment accompagner efficacement les enseignants en pédagogie numérique , il faut être pragmatique et adopter une « politique des petits pas », à défaut d’avoir une stratégie d’établissement portée par une équipe dirigeante capable de comprendre et d’anticiper les usages. Cette pragmatique passe par l’adaptation et l’hybridation des pratiques en ayant recours à un medium. Une bibliographie Zotero ou une formule mathématique écrite sous LaTeX peuvent par exemple très bien être exportables sur Moodle par la mise en place de plug-in. La plateforme Moodle se prête bien à ce rôle d’intermédiaire par sa flexibilité.

Par effet de ricochet, cette hybridation est aussi profitable aux étudiants puisqu’ils acquièrent une pratique raisonné et disciplinaire des outils numériques par leur manipulation. On peut aussi pousser plus loin ces usages par l’enseignement d’une méthodologie scientifique propre à chaque matière en ayant recours aux outils utilisés par les enseignants. Par exemple, la rédaction d’un mémoire de M1 peut se faire en LaTeX ou la recherche documentaire par le recours aux moteurs de recherche spécialisés comme Isidore… Pour peu, bien sûr qu’on en enseigne les rudiments !

Peut-être faut-il raisonner de façon systémique si l’on veut embrasser l’ensemble des interactions possibles entre les usages du chercheurs, de l’enseignant et l’avantage qu’on peut en tirer (gain de temps car les outils sont familiers et utilisés fréquemment, amélioration qualitative des cours et des échanges avec les étudiants…) Nous aurions tout à gagner à penser un enseignement numérique en partant du concret c’est-à-dire des usages…

Voilà où en est l’état de ma réflexion sur ces pratiques hybrides qui est amenée à évoluer (comme toute idée !). Nous allons tenter de façon très informelle avec mon compère enseignant évoqué dans les premières lignes [1], d’appliquer ce principe d’hybridation dans le cadre d’un cours où nous mettrons les étudiants à contribution. Si ce projet se concrétise, j’en rapporterai les conclusions sur ce carnet.

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[1] Cette « expérience » se fait à la demande de l’enseignant. Ma contribution est liée à mon activité de chercheur en Histoire ; elle consisterait à évaluer les usages numériques des étudiants, à donner les bases méthodologiques de la rédaction d’un mémoire (bibliographie, sources) par une formation en quelques heures à l’utilisation de Zotero (installation, principes de bases, importation/exportation des références).

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Les Journées du E-Learning les 26 et 27 juin 2014 : la qualité au profit de l’apprentissage

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Comme chaque année, j’assure la fonction de gestionnaire de communauté sur le Web pour l’événement organisé par mon service : les Journées du E-Learning. En dépit d’un thème, le E-Learning qui pourrait apparaître peu porteur, les Journées du E-Learning restent le principal événement de l’université Lyon 3 par sa fréquentation, de 400 à 500 personnes par an, sur deux jours.

Cette année, le thème abordé est celui de la « qualité au profit de l’apprentissage » et plus précisément de l’approche itérative symbolisée par la roue de William Deming « Plan Do Check Act »  : toute action doit être soumise à une évaluation qui conditionnera à nouveau une action.

L’enjeu de cette approche dans le domaine techno-pédagogique est de développer la qualité de l’apprentissage à l’aide du numérique.

Le programme et les inscriptions se font sur le site des Journées du E-Learning.

Le programme de la plénière s’annonce particulièrement alléchant avec la présence du philosophe Bernard Stiegler, de l’avocat Olivier Iteanu, de France Henri membre de la TELUQ, et peut-être de la présidente de la CNIL, Isabelle Falque Pierrotin.

Des ateliers sont aussi prévus et en cours de constitution. Ils seront disponibles sur le site des Journées et il faudra s’inscrire pour y participer.

Les inscriptions sont gratuites pour les personnes issues du secteur public (Compter 30 euro si vous souhaitez déjeuner sur place les deux jours), et 95 euro pour les personnes du secteur privé (repas inclus).

La plénière sera retransmise en live sur le site des Journées, et de même pour les tables rondes que nous organiserons en atelier autour de sujets liés à la massification du e-learning (MOOC, enjeux juridiques, etc…)

On se voit à Lyon les 26 et 27 juin ?

 

Les SPOC comme alternative crédible aux MOOC

On parle des SPOC (Small Private Online Courses) depuis quelques mois comme une alternative crédible aux MOOC. Alors que les universités se lancent dans la production des MOOC sans trop savoir où cela les mènera, un mouvement inverse à la massification et à l’ effet « vitrine » des CLOM fait son apparition. L’idée des SPOC serait d’utiliser les ressources qui ont fait le succès des MOOC comme la vidéo, et autres contenus pour des « séquences pédagogiques » réservées à un petit nombre d’étudiants. On utiliserait le concept de classe inversée : les cours seraient vus à la maison par l’étudiant et on discuterait et appliquerait en classe notions et concepts développés en vidéos.

Bien sûr, les SPOC demandent une structure technopédagogique pour discuter du contenu et de la scénarisation des cours (xSPOC ou cSPOC), mais à la différence des MOOC, la faisabilité des SPOC s’avère (en apparence) plus abordable que la mise en chantier de projets MOOC qui nécessitent du temps, un investissement en infrastructures techniques et du personnel pas toujours disponible ni qualifié dans les universités.

Certaines universités font déjà du SPOC. Harvard et Berkeley expérimentent ce type d’enseignement. L’université Lyon 3 peut dores et déjà capitaliser sur l’expérience de la Faculté de droit virtuelle pour développer des SPOC sur des formations certifiantes. Même si elle se rapproche plus de la FAD, l’expérience de la FDV n’est pas sans intérêt pour le suivi et la gestion des apprenants. L’université de Cergy-Pontoise a développé des SPOC pour les étudiants se préparant aux concours d’enseignement.

Reste que ce dispositif hybride présentiel/en ligne flexible et peu coûteux à mettre en place pose quelques questions, à commencer par la guidance (tutorat) et l’évaluation des participants. Reste-t-on sur un modèle de type MOOC ou revient-on à des formes plus traditionnelles ? On peut aussi se poser la question de la gratuité. Si pour de nombreux MOOC la seule diplomation est payante, rien n’empêche de faire payer au participant l’accès aux SPOC étant donné la confidentialité du nombre d’apprenants…

L’emprise grandissante du transhumanisme

J’ai assisté au mois de novembre à une keynote de Joël de Rosnay sur les jeux sérieux. La tournure du propos s’est rapidement muée en une revue des technologies transhumanistes. Je ne m’étais jamais vraiment intéressé au sujet, et je me suis donc documenté sur le sujet.

Le transhumanisme vise à augmenter les performances des individus par le recours aux technologies dites NBIC ( nanotechnologies, bio-ingénierie, informatique et cognitique). Il s’agit ni plus ni moins que de créer un Homme augmenté. Le stade ultime de l’ultra-libéralisme. Nous le sommes à vrai dire déjà. Nos ordinateurs, nos smartphones, nos tablettes nous connectent à des milliers de kilomètres de notre localisation. Je peux me balader en Corse ou au Brésil grâce à Google street wiew, je suis connecté à mes amis 24h/24 par les réseaux sociaux. Je sais ce qu’ils font en temps et en heure. Mon smartphone peut servir de télécommande, collecter mon poul ou servir de podomètre.

Car avant d’être un homme augmenté, nous sommes tous des utilisateurs. Nous sommes des données. Comme l’a dit Jean-Marie Salaün, les données personnelles sont la matière première du XXIe siècle. La collecte des données se fait par les objets connectés du quotidien : smartphones, tablettes, montres, frigos, voitures… Elles sont monétisables par les grandes firmes du web, et le profit vient du business model adopté, il est essentiellement publicitaire. Dès que je me connecte, Facebook peut tout savoir de moi en temps réel : le nombre de clics sur telle rubrique, le nombre de likes donnés à tel ou tel fan page déterminera le contenu de la publicité que ce service me fournira. Pour Facebook, Twitter, Pinterest, nous sommes des produits. Les données sont déjà le coeur de l’économie numérique, mais pour certaines firmes elles servent à aller plus loin que de faire du profit, à aller vers un transhumanisme.

C’est précisément ce que mettrait lentement mais surement en place Google. Au-delà de la « gouvernementalité algorithmique » <1> des grands service web et de l’hégémonie de Google sur le web, l’entreprise a acheté de nombreuses start-ups liées aux NBIC. Son but serait déjà de repousser la mort d’ici à 2035 de vingt ans. Mieux encore, et je l’ignorais, Ray Kurzweil, le fondateur de l’université transhumaniste dite de la singularité, proche de Larry Page, l’un des fondateurs de Google, vient d’être nommé ingénieur en chef du moteur de recherche. L’objectif de Google serait-il de transformer son moteur de recherche en intelligence artificielle ?  Pour quel profit ? Simplement la lutte contre la mort ?

En utilisant des services collectant nos données, nous participons déjà aux projets transhumanistes des firmes la Silicon Valley. Mais le débat n’est pas qu’au niveau de la collecte des datas, où l’utilisateur doit se réapproprier ses données, Le débat se place sur le plan de l’éthique et la question in fine est quel avenir nous voulons pour le web et pour l’humanité.

Le sujet peut s’avérer pompeux, comique ou vaniteux, élitiste, brref tarte à la crème mais nous n’avons peut-être pas pris en Europe la mesure des changements qu’induit le transhumanisme dans la Silicon Valley mais ils semblent profonds.

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<1> L’expression est d’Antoinette Rouvroy. « La gouvernementalité algorithmique se caractérise notamment par le double mouvement suivant : a) l’abandon de toute forme d’« échelle », d’« étalon », de hiérarchie, au profit d’une normativité immanente et évolutive en temps réel, dont émerge un « double statistique » du monde et qui semble faire table rase des anciennes hiérarchies dessinée par l’homme normal ou l’homme moyen ; b) l’évitement de toute confrontation avec les individus dont les occasions de subjectivation se trouvent raréfiées. »

La gouvernementalité algorithmique des services web ne vise par l’homme comme sujet, mais les comportements que nous avons avec nos appareils et nos applications. C’est une forme de pouvoir, insensible mais réelle.

Incertitudes autour des MOOC

MOOC ! MOOC ! MOOC ! Ou Plutôt CLOM (Cours en Ligne Ouverts et Massifs) Tout le monde a ce mot à la bouche. De la Ministre de l’Enseignement supérieur aux enseignants du secondaire. Le sujet passionne le monde académique. Il suffit de regarder l’affluence aux différents événements organisés à Lyon sur le sujet en ce premier semestre universitairs, notamment aux Matinées du E-Learning que mon service co-organise avec les services TICE de plusieurs établissements lyonnais  : une centaine de personnes sur la pédagogie inversée des cMOOC au mois d’octobre au Learning Lab d’Ecully, une bonne cinquantaine pour les entretiens Jacques Cartier au mois de novembre à l’ENS Lyon, environ 80 personnes vendredi 13 décembre sur les MOOC à Lyon 2. L’occasion de revenir sur certaines inquiétudes de la part des enseignants entendues ça et là, et sur les incertitudes de la mise en place des MOOC dans l’enseignement supérieur.

La ministre Fioraso l’a clairement dit le 2 octobre lors de la présentation du projet France Université Numérique. Les MOOC doivent servir à mettre en valeur l’Excellence de l’enseignement français. Ou du moins ce qu’il en reste.

« Le développement des cours en ligne (Massive Open Online Course) dans les dix prochaines années redéfinira la carte universitaire internationale. La France a un rôle à y jouer, à la hauteur de la qualité de son enseignement et de sa recherche, en termes de coopération avec les pays en développement et les pays francophones. »<1>

De là est né le projet FUN. 12 millions d’euro vont être débloqués pour le développement de formations numériques innovantes. Les universités françaises sont donc fortement incitées à créer leur propres MOOC avec certification à la clé. Ce ne sera pas sans poser de problèmes.

D’abord, et c’est ce qui a préoccupé certains des participants à la dernière matinée e-learning du 13 décembre, la propriété du cours développé en MOOC n’est pas claire. Dans l’enseignement supérieur, les cours (tous supports confondus) appartiennent aux enseignants et non au Ministère ni à l’Établissement. Si cours en ligne il doit y avoir, cela pose donc la question de l’exploitation du cours. Les établissements devraient donc acheter un cours aux enseignants ? La question des heures de service est aussi importante : le cours se fera hors service où à l’intérieur du contingent d’heures ?

Un autre problème concerne le suivi du MOOC. A supposer que la matière définie par l’établissement suscite l’engouement, il faudra nécessairement suivre, pour la part des étudiants motivés, leurs travaux, leurs questions et définir l’infrastructure technique qui supportera un taux de connexions élevées et permettra l’échange de documents dans de bonnes conditions techniques. Certains LMS sont bien adaptés à l’enseignement en ligne : Moodle, mais aussi la future Claroline connect. Mais qui assurera le tutorat, la correction des copies, et même la scénarisation pédagogique en amont ? C’est un enjeu important car si les MOOC doivent se concrétiser, la diplomation de la formation apparaît évidente. Elle devra se faire soit sous forme de certification, comme cela se fait déjà par le biais de SOOC ( Small Open Online Course) à l’université Lyon 3, soit sous forme de diplôme (national, universitaire), ou de manière plus innovante sous forme de badges. Il n’est peut-être pas clair pour tout le monde qu’un MOOC valorise, dans l’esprit de la plupart de ses apologistes, des compétences et plus seulement des connaissances. On peut bien sur développer des MOOC hybrides avec une évaluation sur ces deux plans. La porte est ouverte.

La question des moyens humains a dispositions des CLOM reste centrale. Il faut une équipe dédiée aux MOOC que ne possèdent pas les établissements : ingénieurs pédagogiques, tuteurs vacataires et enseignants devront donc coordonner leurs actions pour proposer des MOOC. Ce n’est pas la volonté qui manque, mais les moyens financiers et les compétences. La plupart des ingénieurs pédagogiques ne sont pas formés à la création de MOOC. Il existe très peu de personnes en France capables de le faire. Vive l’auto-formation ! Les établissements français qui le peuvent devront financer à l’aide d’emplois Fioraso, qui seraient peut-être mieux investis ailleurs, ou sur leurs fonds propres, des postes alloués à la création de MOOC.

La part de non-dit sur les MOOC concerne essentiellement l’enjeu économique. Si il s’agit de « vendre » des cours, cela pourrait causer un problème d’ordre éthique. Il faudra donc gérer (selon la qualité des enseignants et des cours) une tarification qui pourrait être très onéreuse et entrerait en contradiction avec les missions de service public de l’enseignement supérieur… Mais que vendre ? le cours lui même ? La certification ? Le suivi tutoré ? Je ne crois pas que les MOOC se développent en France dans l’enseignement supérieur sur le modèle de l’Open course. J’ai au contraire peur que cela ne justifie l’augmentation des frais d’inscriptions pour les formations en Licence ou Master alternant présentiel et cours à distance. Le projet FUN propose déjà de s’inscrire à des MOOC. La plateforme FUN devrait lister les MOOC proposés par les établissements, mais non en vendre.

L’autre non-dit, plus théorique, concerne place de l’enseignant n’est jamais évoquée, mais les MOOC se sont développés sur le modèle d’apprentissage connectiviste développé par George Siemens et Stephen Downes à l’université du Manitoba. L’apprentissage est au coeur du dispositif de formation. On y valorise les compétences plutôt que les connaissances. Dans ce dispositif, le rapport au savoir se fait horizontalement, par un processus collaboratif, réticulé, connecté, entre les acteurs du cours dans un contexte informatif changeant. Mais ces contextes d’apprentissage se font aussi selon un modèle de pédagogie inversée (les flipped classroom) : l’enseignant devient un tuteur de la communauté et donne un cadre à l’apprentissage, mais c’est l’élève qui construit son savoir . Les MOOC connectivistes, ou cMOOC ont été développés par Downes et Siemens à partir de 2008. C’est ce modèle qui est envisagé par les Anglo-Saxons. Les établissements devront donc choisir entre xMOOC (MOOC au cours traditionnel), cMOOC, ou des dispositifs hybrides entre ces modèles. Cela peut dérouter beaucoup d’enseignants attachés à une pédagogie de la « chaire » selon un modèle de transmission hiérarchisée du savoir de l’enseignant aux étudiants… Pire, ils peuvent déjà y voir une menace sur leurs cours en présentiel…

Les MOOC posent dans les établissements plus de questions qu’ils ne proposent de réponses. Il ne s’agit pas de supprimer les cours en présentiel selon la Ministre :

« Si je suis d’accord pour réduire, surtout en 1ère année, les cours en amphi, je ne partage pas ce point de vue. Ni l’écriture, ni l’imprimerie n’ont fait disparaître les rapports humains dans la transmission des savoirs. A l’inverse, elles les ont enrichis : ces changements de paradigmes se sont accompagnés de plus d’échanges, de mobilité, de rencontres, d’ouverture. »<2>

Le numérique est vu comme une formidable opportunité d’ouverture au monde de l’enseignement supérieur français. Les MOOC eux même, peuvent être à l’échelon local permettre de donner un coup de fouet aux pratiques numériques des enseignants. Jean-Paul Moiraud va plus loin : et si les MOOC n’étaient qu’une façon déguisée de parler de e-learning et de doper sa pratique à l’aide d’outils innovants ? La discussion est ouverte …

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<1> Discours de présentation du projet FUN du 2 octobre 2013

<2> Idem.

La bande dessinée à l’ère numérique : la narration entre continuité et expérimentation

Media Entity, BD d'anticipation ( ressource Licence CC BY-NC-SA 3.0.)

Media Entity, BD d’anticipation ( ressource Licence CC BY-NC-SA 3.0.)

Le laboratoire Nhumerisme a co-organisé une journée d’études consacrée à la bande dessinée à l’heure du numérique le 7 novembre à l’Ecole normale supérieure de Lyon.

Nous avons pu entendre plusieurs acteurs du monde de la Bande dessinée nous parle de leurs lien avec le numérique : auteurs, scénaristes, éditeurs, et chercheurs avec des approches différentes.

Tout d’abord, Kris et ont évoqué la Revue Dessinée. Cette publication créée récemment joue sur les supports, papiers et numériques, pour proposer un produit au contenu assez classique. La revue dessinée est une revue qui traite d’actualité par le dessin. Son fonctionnement est éclaté géographiquement entre Lyon et Paris. Mais le groupe mise surtout sur le support papier. Le numérique n’est qu’un support d’appoint pour attirer les lecteurs. Le numérique n’est vu que dans la continuité du papier. Une application iPad (et pas seulement Androïd) permet certes d’acheter une version numérique, mais elle n’est qu’une version numérisée du support physique. D’autre part, le nombre d’achats sur support numérique est limité. La France n’est pas un marché propice à ce genre de format.

L’approche des dessinateurs est classique et conforte ce que nous disait Milad Doueihi au mois d’octobre : que ce soit sur laptop ou sur l’écran de l’ordinateur, le numérique se conçoit comme un prolongement de la culture papier.  La revue numérique est une revue traditionnelle, mais de manière générale j’ai découvert que le public amateur de BD est un public conservateur. De fait, la Revue n’expérimente pas les possibilités offertes par le numérique  pour enrichir le récit, alterner les points de vue, dynamiser le dessin.

L’après-midi fut plus riche en expérimentation numérique. Lna Morandi nous a présenté son projet de BD interactive proposé dans le cadre de son cursus à l’école Emile Kohl. Klash est une BD partant d’un fait divers particulier : comment une coiffeuse russe experte en karaté a séquestré son agresseur pendant plusieurs jours. De cette actualité, Lna a imaginé un scénario interactif avec une atmosphère vraiment prenante. Le récit suit plusieurs pistes, les points de vue sont multipliés puis Lna a imaginé un scenario autour de deux personnages. Klash est conçu pour une utilisation numérique sur tablette, avec une approche turbo média (1). Le récit lui même est résumé de façon visuelle : les récits possibles et le fil conducteur sont montrés sous la forme d’un plan de métro, avec ses lignes (de fuite) et ses stations (scénaristiques).

Mais le projet le plus abouti et le plus « numérique » reste Media Entity, une BD d’anticipation. Présentée par son scénariste, Simon, Media Entity joue la carte du numérique et de la réalité augmentée par une approche à la fois turbo média et trans média (2). Le scenario même par lui même de réseaux sociaux : l’altération ou la corruption d’identité sur les réseaux sociaux par le fait que votre profil « mute » et se mette à agir de façon incontrôlable. Media Entity  entraîne  le lecteur dans un récit immersif mêlant papier, web, e-book, sur de multiples supports : smartphones, tablettes, avec pour les plus motivés un jeu de pistes dans plusieurs villes d’Europe.

En écho à ces projets, Julien Falgas (Université de Lorraine) et Pascal Robert (ENSSIB – Lyon) ont donné l’avis de chercheurs sur la Bande Dessinée à l’ère du numérique. En tant que doctorant, Julien a retracé l’histoire déjà riche de la BD sur le web, en insistant sur la notion d’hybridation. Pascal Robert a lui insisté sur le jeu de miroir entre BD et numérique. La bande dessinée est ainsi montrée dans sa filiation à la littérature. La BD n’est qu’une mise en « image » de la narration. En revanche, et malgré un apparentement évident, la BD a plus de mal avec le numérique. D’abord au niveau de la narration. Klash et Media Entity ont ainsi montré comment la logique d’une narration linéaire peut-être brouillée par le numérique par le recours aux nouvelles technologies. Le medium écran et la réactivité que peut apporter le numérique transforme radicalement le rapport à la temporalité et à la narration si il est astucieusement employé et scénarisé. Mais selon M. Robert,  le rapport pourrait être inverse : le numérique aurait aussi apprendre de la Bande Dessinée. Les connivences sont là, évidentes : les limites du cadres, le graphisme et le visuel, l’écrit aussi…

Voilà donc l’enseignement de cette journée ! Si la Bande Dessinée peut se trouver bouleversée par le numérique tout en contribuant à son évolution, pourquoi les humanités ne pourraient le faire ? Renversons les perspectives ! Interrogeons nous, comme M. Robert sur l’apport des sciences humaines et sociales au numérique. N’y-a-t-il pas une généalogie, et des enseignements à en tirer ? C’est ce que à quoi le laboratoire Nhumerisme s’attèle : démêler l’écheveau de ces liens qui connectent le chercheur au monde digital.

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(1) Turbo média : scénarisation d’une BD jouant sur les modalités de lecture offertes par les outils et supports numériques. On est souvent proche d’une lecture de type « diaporama » jouant sur l’interactivité du support (espace de l’écran temporalité du clic, visibilité des images…). On sort de la linéarité narrative classique proposée par le format papier.

(2) Trans média : hybridation de la BD avec d’autres supports numériques ou non : tablettes, smartphones, papier…

L’unité des humanités numériques : mythe ou réalité ?

La journée d’études inaugurale  du laboratoire junior Nhumerisme de l’Ecole normale supérieure de Lyon  intitulée « la Tour de Babel numérique » s’est tenue le 15 octobre 2013. Ce fut un véritable moment d’échanges et de réflexion autour des humanités numériques. La diversités des interventions nous a montré à quel point l’unité des humanités numériques peut être un leurre…

Les humanités numériques mal nommées

Milad Doueihi  (Université de Laval, Québec) et Frank Girard (ENSSIB, Villeurbanne) partent d’un constat : l’expression même d’humanités numériques est mal choisi.

Le mot d’humanités est pris dans un sens catégoriel : l’ensemble des disciplines des Sciences humaines et sociales.

Le numérique est pris dans un sens différent que ce qu’il définit : le nombre, la masse infinie de données. Il s’agit ici de la dématérialisation de données par le bais des outils informatiques.

Les humanités numériques définiraient donc le processus de digitalisation des sciences humaines et sociales. la définition élude en revanche la réflexivité et les transformations qui s’opèrent par le numérique dans le champ de la Recherche : la technicisation des pratiques d’écriture et de traitement des données. Il conviendrait selon Milad Doueihi de ne plus parler d’humanités numériques mais d’humanisme numérique. En effet, le recours au numérique est uniquement pensé en terme d’instrumentalisation, mais pas en terme de culture. Le numérique modifie radicalement notre rapport au temps, à l’espace et au monde.. Cette conversion numérique, déjà actée dans les usages n’est que rarement pensée sur le plan méthodologique.  Elle n’estompe pas non plus le cloisonnement des champs disciplinaires,  même si le numérique favorise l’établissement de passerelles entre les sciences humaines et sociales sur des objets de recherche communs. Il y a un assujettissement de la technique à la Discipline.

Voir la vidéo de Milad Doueihi

Deux projets différents, deux pratiques distinctes

La présentation des projet Symogih initié en 2007 et dirigé par Francesco Beretta ( CNRS – LARHRA ) et du logiciel Arcane élaboré par Eric Olivier Lochard (Université Montpellier 3) montrent deux logiques différentes dans l’utilisation du numérique. Symogih (Système de Gestion de l’information historique) d’abord a une double finalité

d’une part, mettre au point un système de stockage informatique de l’information historique, à la fois ouvert et collectif, indépendant de la période étudiée ; d’autre part, tirer profit des logiciels existants, si possible gratuits et open source, afin d’exploiter et d’analyser les données récoltées en leur appliquant des outils de cartographie, d’analyse des réseaux, de statistique, d’analyse factorielle, etc.

Les utilisateurs contribuent collectivement à l’élaboration des types d’information et saisissent sur une appli web leurs propres données. A chaque information, une identifiant est créé que l’on peut mettre en relation avec d’autres informations selon des types définis. Les utilisateurs doivent donc connaitre un minimum les architectures de bases de données ( ici le système MERISE), les modélisation des données et éventuellement les opérations d’extractions de données pour exploiter leurs ressources.  Simogyh vise sur l’effet cumulatif pour produire une masse critique d’informations éventuellement réutilisables (biographies, événements)  par la communauté des utilisateurs, une quarantaine actuellement (dont ma pomme). Symogih se veut une plateforme intégrée aux pratiques de recherche des utilisateurs, un outil du quotidien, en évolution constante selon les besoins de la Communauté.

Le logiciel Arcane suit un autre principe et n’est pas une base de données mais un logiciel d’édition.  Arcane est un pionnier en France. Créé en 1996, il avait pour but de donner proposer une alternative à l’éditeur de texte Word.  Le téléchargement doit se faire sur l’ordinateur du chercheur. Arcane efface volontairement toute implication de l’utilisateur en informatique. Les connaissances techniques sont restreintes pour l’utilisateur, lequel importe ses données ( textuelles)  et peut les exploiter de plusieurs manière : lexicométrique, textométrique, cartographique et statistiques.

Antony McKenna (Université de Sant-Etienne) donna un aperçu de l’étendue des possibilités d’Arcane avec la correspondance de Pierre Bayle éditée sous format papier (via un éditeur TEX) et une mise en ligne (par XML-TEI et et un CMS de type SPIP), la mise en relation des réseaux de correspondants. Contrairement à Symogih, la communication sur l’existence d’Arcane est restreinte. Le logiciel n’est pas distribué de façon massive, mais au compte-goutte en dépit d’avantages indéniables.

Il s’agit de deux visions différentes des rapports du chercheur au numérique. Pour Francesco Beretta, le chercheur doit s’impliquer dans le numérique et s’implique dans un démarche de travail collaboratif. Cette implication, lui apporte en dépit de moments difficiles dans la prise en main, des compétences informatiques et numériques ( encodage, exploitation de données, édition web) qu’il peut valoriser dans le cadre de ses activités et de son cursus. Arcane au contraire propose une solution clé en main où les compétences requises pour sa manipulation sont minimes.

Questionnements

Mais la tour de Babel des humanités numériques n’est-elle pas déjà un entre-soi, une élite de chercheurs utilisant les outils pour leur propre compte, bref une praxis hermétique du fait des compétences à acquérir ?

Le numérique est un savoir-écrire un prolongement de la civilisation du livre : que ce soit du code ou du texte, des pratiques rédactionnelles sont requises pour intégrer le numérique à son travail de recherche. Pour Franck Girard, c’est là un enjeu majeur pour la Recherche en France : former son personnel au numérique.

Ce medium qu’est l’écran, doit aussi amener à une réflexivité, une « scénarisation technique » dans le champ de nos disciplines. Le chercheur doit opérer des choix d’outils utiles à son travail et le résultat envisagé. Christine Beaugrand ( Ecole nationale supérieur des beaux-arts, Lyon) nous a ainsi fait part du peu de réflexion fait par les artistes autour des médias numériques. A travers le groupe DatAData, elle essaie de faire réfléchir artistes et étudiants en arts sur l’apport et les usages possibles des médias numériques. Ces médias sont pourtant ce qui lie entre eux des pratiques et des disciplines, mais nous pouvons envisager bien plus.

Tout cela conduit à parler d’une acculturation nécessaire du chercheur. Abandonner progressivement, sans les renier, les oripeaux de la culture du livre pour la culture numérique fondée sur l’ouverture des données et les expériences collaboratives d’écriture, de pratiques. Il ne s’agit pas d’imposer des pratiques, mais de les adapter à la révolution technologique en cours C’est l’humanisme numérique pour lequel plaide Milad Doueihi. Le numérique modifie notre rapport au temps à l’espace et à nous même selon un idéal d’ouverture, de partage. C’est in fine le but de la Recherche : concourir au progrès des sciences et à l’intérêt commun.

Le laboratoire junior Nhumerisme réfléchira au cours des prochains mois sur les pratiques numériques en matière de recherche. Des journées d’études et des ateliers seront organisés au cours de l’année universitaire.