Créer, rédiger et valoriser un carnet de recherche

La semaine dernière, j’ai été invité par l’association ENThese à discuter des carnets de recherche. Je n’étais pas le seul à m’exprimer sur le sujet, et je ne crois pas avoir dit tout ce que j’avais listé.

La discussion a eu le mérite d’aborder en deux heures à peu près tous les aspects que les organisateurs souhaitaient aborder. On a pu aussi voir la diversité des pratiques d’écriture comme des objectifs affichés par les carnetiers. Voici quelques remarques que je n’ai évoqué qu’imparfaitement lors de cette rencontre.

Historique des carnets

La création de Miscellanées numériques remonte à 2011, lorsque doctorant et ingénieur en technologies de la formation, j’avais voulu croiser mes pratiques et réflexions dans un seul carnet. Je n’avais ni le temps ni l’envie de créer un blog hypothèses où il aurait fallu justifier en détails d’un projet de carnet. Je tenais aussi au coté informel du blog, que j’avais délibérément souhaité assez peu « scientifique » et aborder des questions pratiques. A la fin de l’année 2013, la soutenance de thèse étant passée, je me suis aperçu que l’aspect jeune chercheur en histoire avait été supplanté par des articles sur les TICE et les humanités numériques.

J’ai alors créé au mois de janvier 2014 un carnet hypotheses Antiquarisme spécialement dédié aux problématiques liées à mon sujet de recherche en Histoire que j’alimente très inégalement, mais dont j’ai bon espoir qu’il s’étoffe d’articles de fond.

Des stratégies différentes

Le fait d’avoir deux carnets m’a conduit à adopter deux stratégies différentes. Si les Miscellanées s’intéressant au numérique ont un objectif à la fois réflexif, pratique et publicitaire (je ne m’en cache pas), Antiquarisme est un carnet lié aux conclusions de ma thèse et ne vise pas spécialement à être publicisé. Il me permet de formaliser quelques thèmes qui me serviront dans le cadre de publications prochaines. Ce cloisonnement en deux carnets a été fait à dessein car à force de diluer les sujets sans trop de cohérence thématique, comme je le fis sur les Miscellanées, on en vient à produire un gloubi boulga indigeste pour le lecteur et pour soi.

Il faut donc réfléchir en amont à la ligne éditoriale qu’on souhaite suivre. Il existe de nombreux carnets aux contenus différents. En dresser une typologie serait fastidieuse, mais si je devais citer un carnet que j’aime, ce serait celui de Caroline Müller Acquis de conscience, qui s’approche véritablement d’un journal de thèse (sur la direction spirituelle au XIXe siècle) où alternent des articles sur ses lectures, ses questionnements, le contenu de ses sources.

La différenciation des carnets que je tiens est aussi liée à mes deux casquettes d’ingénieur pédago et de chercheur ; mais la frontière entre les deux n’est pas hermétique et je ne m’interdis pas de faire dialoguer ces deux espaces d’expression.

Écriture et réécriture

Écrire pour le web n’est pas le même exercice que rédiger un article scientifique. J’avais écrit un billet sur ce sujet il y a deux ans. Les attendus et les objectifs sont différents. Le style d’écriture peut s’en éloigner. Le carnet permet néanmoins de se libérer des contraintes académiques de rédaction.

J’ai opté pour deux styles d’écriture différents. Sur les Miscellanées numériques, je rédige un article en une ou deux heures avec un style peu travaillé. Sur le carnet Antiquarisme, je mets de un à trois jours pour élaborer par touches successives un article. Je m’efforce toutefois de ne pas trop développer mes démonstrations car je pense qu’un carnet n’est pas forcément le support adéquat pour aux textes longs. J’essaie aussi de ne pas trop jargoniser et de bien définir les concepts employé par souci d’être mieux compris.

Pour éviter les pièges de la longueur, on peut évidemment « sérialiser » un sujet en plusieurs articles que l’on postera à intervalles réguliers, ce qui a l’avantage de fidéliser un lectorat et d’aborder tout le champ réflexif envisagé. L’hypertextualité et les notes infrapaginales, toujours possibles, assurent de surcroît un enrichissement digressif aux articles. Le texte numérique est donc ce rhizome possiblement interconnectable à l’infinité du méta-réseau que constitue le web.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Écrire un article, ne signifie pas s’amender totalement d’une cohérence discursive. Cela vaut aussi pour l’ergonomie du carnet. La mise en page se doit d’être aérée dans sa présentation et comme dans son ontologie pour ne pas perdre le lecteur dans une surabondance d’informations.

La relecture est très minutieuse sur Antiquarisme du fait des sources bibliographiques et documentaires mobilisées. On ne peut se permettre un contresens ou une erreur involontaire qui démolirait le raisonnement qu’on déroule. Elle est plus sommaire sur Miscellanées numériques, puisque la rédaction d’article y requiert moins de précision conceptuelle.

L’un des avantages d’un texte numérique réside dans sa réinscriptibilité. Rien n’oblige à laisser le texte tel quel si on s’aperçoit un, deux ou trois mois après d’une erreur, d’une faute de frappe, d’une précision à apporter…

Écrire pour soi ?

Sur ces deux carnets, l’idée de départ est d’abord de coucher, per se, en quelques lignes une idée, une réflexion, une lecture qu’on souhaite mettre en forme et qui servira de point de départ à de nouveaux travaux. Les participants de la réunion d’ENThese se sont d’ailleurs rejoints sur ce thème. On écrit un carnet en rapport à soi. Mais écrire sur un support web n’est pas écrire dans la confidentialité et en privé. Tout contenu publié sur le web est indexé, référencée et sujet à la critique extérieure.

Visibilité, e-reputation et responsabilité éditoriale

L’une des règles du chercheur est de rendre publiques les conclusions de ses travaux. En ce sens, le carnet est un bon medium entre le public et le chercheur.

L’intégration du numérique dans tous les secteurs des sociétés humaines implique une présence, même a minima du chercheur sur le web. Aujourd’hui, la Toile est devenu le premier medium d’information y compris pour les acteurs de l’enseignement supérieur. La visibilité du chercheur se trouve donc accrue et valorisée par le contenu numérique que l’on rend disponible. La tenue d’un carnet permet donc à son rédacteur de soigner qualitativement sa e-reputation. Comme pour toute ressource web, l’ontologie et les meta-données s’avèrent essentielles dans le référencement d’un carnet. Il convient donc de catégoriser et de taguer précisément ses articles comme son carnet.  Si on respecte ces règles de base, les carnets sont bien référencés par les moteurs de recherche. La rubrique « statistiques » des carnets Hypothèses permet d’ailleurs de voir que bien souvent le nombre de robots de moteurs de recherche est plus important que le nombre  visiteurs « humains » !

Il ne faut pas non plus attendre beaucoup de commentaires en bas de ses articles, à moins d’animer un carnet sur un sujet d’études sociétal ou d’actualité qui peut générer du trafic. Cela est lié à la forme même de l’outil blog, issu du web 1.5, où l’information se diffuse selon un modèle arborescent. Le format blog est mal taillé pour des échanges horizontaux, communautaires et réactifs comme le permet aujourd’hui les outils web 2.0 . Devant ce constat, ou motivés par un refus de remarques extérieures, certains carnetiers ont même supprimé les commentaires.

Si on souhaite vulgariser un thème de recherche, la publicisation du carnet s’avérera essentielle et devra dépasser la simple rédaction de contenu pour une médiatisation qui trouvera sa force dans la multicanalité du web. Rien n’empêche de dynamiser les contenus par des graphiques, vidéos, animations.

La médiatisation des contenus passe aussi par l’utilisation des réseaux sociaux. On joue ici sur la logique réticulaire des réseaux et une approche affinitaire. Bien entendu, l’approche des réseaux sociaux doit aussi être raisonnée, il faut opérer des choix parmi l’infinité des services à disposition et utiliser deux ou trois réseaux sociaux les plus à même de valoriser son carnet. Academia et ResearchGate regroupent de nombreux universitaires et permettent de valoriser son carnet mais aussi son CV par un référencement adéquat. Linkedin est un réseau social professionnel plutôt orienté vers le business mais permet de transformer son profil en un portfolio rudimentaire assez intéressant. A titre personnel, le simple fait d’avoir indiqué mon sujet de recherche et la liste de mes articles scientifiques sur Academia m’a permis de prendre contact avec des pontes de ma discipline et d’accroître ma visibilité. Twitter constitue aussi un bon moyen de diffusion en annonçant la parution de ses articles et de toucher éventuellement un public assez large. C’est d’ailleurs mon réseau social préféré pour une activité de diffusion de l’information ainsi que de veille scientifique et professionnelle.

Attention toutefois aux contenus publiés. En tant que responsable éditorial du carnet, l’on est responsable aux yeux de la loi française du contenu publié, y compris de tiers auxquels on donne un droit d’écriture (Code de la Propriété intellectuelle, Loi sur la presse de 1881, loi informatique et liberté de 1978). Publier incombe des devoirs (pas de diffamation, pas d’utilisation de données personnelles d’acteurs vivants sans son autorisation), mais le contenu est protégé par la loi, en particulier par le code de la propriété intellectuelle en tant qu’œuvre originale. Toute reproduction sans le consentement de l’auteur est assimilé à de la contrefaçon, à moins que le carnet soit soumis à une licence Creative commons où à une autre forme d’autorisation.

Valorisation du carnet

Pour conclure cet article, je m’interroge toujours sur la valorisation pratique du carnet de recherche. Le numérique induit de nouvelles pratiques toujours en avance sur leur acceptation par les milieux académiques. Quelle crédit scientifique accorde-t-on aujourd’hui aux carnets dans les milieux académiques ? Quel est son poids dans le CV comme dans le cursus du doctorant et du chercheur ? Sur le plan rédactionnel, doit-on l’inclure comme référence bibliographique ou doit-on créer une webographie indépendante de la bibliographie où ses articles seraient des items à part entière ?

Il est néanmoins incontestable que les carnets créent de la valeur parce qu’ils produisent un contenu certes assez hétérogène, mais révélateur de la formidable richesse du monde académique. Sur le plan personnel, il s’agit d’une expérience d’écriture enrichissante et l’idée de partage de connaissances qu’elle implique.

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Retour sur le ThatCamp Lyon

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Le laboratoire junior Nhumerisme de l’École normale supérieure de Lyon auquel j’appartiens, a organisé un ThatCamp à Lyon la semaine dernière du 14 au 17 octobre. Pour faire très bref, un ThatCamp est une « non-conférence » réunissant les utilisateurs et acteurs des humanités numériques. Des ateliers (sous forme de bar camp) sont proposés par les participants qui le désirent. Le nombre d’inscrits s’est monté à une centaine, mais le nombre de participants fut d’environ soixante-dix.

Le thème retenu pour ce ThatCamp fut la visualisation de données, thème à la mode, mais l’événement a largement dépassé ce cadre pour s’interroger avec Frédéric Clavert, sur le futur des ThatCamps francophones, ou encore sur la création d’une revue francophone sur les humanités numériques animé par Aurélien Berra. Nous nous sommes aussi interrogé sur la place des DH dans la cité et particulièrement sur les campus… Il y eut aussi des ateliers organisés par le Médialab de Sciences-Po Paris sur Gephi et d’autres outils encore développement mais prometteurs ; un atelier Python fut aussi proposé ; un autre sur la relation entre l’architecture de l’information et les dataviz par les étudiants Archinfo de l’ENS.

C’était le premier ThatCamp organisé à Lyon, et cela avait toute sa pertinence étant donné l’implication des labos locaux en SHS impliqués dans les humanités numériques… Les Lyonnais ont été bien servis, en particulier le LARHRA avec le pôle histoire numérique, qui a pu s’illustrer – entre autres – sur la géomatique et la modélisation des données lors d’ateliers.

Des notes collaboratives, sur des pads créés à cet effet, ont été prises lors de chaque atelier, si bien que nous avons pu constituer un bon corpus mis en forme lors de la dernière journée, le 17 octobre. La conférence « inaugurale » du mercredi 15 octobre a été faite par  Thierry Joliveau (ISTHME – Université de Saint-Etienne) sur les spatialités numériques a été filmée et est consultable en suivant ce lien https://srv-podcast.univ-lyon3.fr/videos/?video=MEDIA141020172619569 (L’iframe n’aime pas WordPress). J’ai aussi créé un Storify des tweets des participants.

Ce qui m’a frappé, au fil des discussions engagés au cours de ces ateliers, c’est à quel point les humanités numériques souffrent dans certains cas d’un manque de considération sinon de reconnaissance des organismes de tutelle ; la façon de tricher pour obtenir des financements, les a priori et les préjugés des gouvernances, l’absence de vision d’ensemble du numérique dans le cadre de la Recherche en sciences humaines et sociales…

Les événements de type ThatCamp est sont remis en question car ce modèle « bar camp » est en train de basculer dans un « entre-soi » constitué d’habitués sinon de chercheurs et d’ingénieurs fortement impliqués dans des projets estampillés digital humanities. Le défi des prochaines édition sera d’ouvrir le ThatCamp au-delà du public habituel, mais aussi de réfléchir à son contenu pour plus de cohérence : choisir (ou pas) entre manipulation et présentation des outils par exemple… Le questionnement des ThatCampers s’est aussi étendu à la notion même d’humanités numériques définies comme telles dans le manifeste lancé en 2010 lors du ThatCamp Paris. Ce document ne semble plus correspondre aux attentes du public en 2014. Un aggiornamento serait donc à l’ordre du jour par la rédaction d’une charte reprenant les bases du manifeste précédent.

Les humanités numériques françaises ne déméritent pas dans l’infinité des projets ayant cours actuellement, que ce soit dans la création d’outils comme Gephi, dans les initiatives d’encodage de textes patrimoniaux, ou la création de bases de données… Le ThatCamp a le mérite de réunir pour une courte période les acteurs portant ces projets, les faire discuter lors d’ateliers ou de rencontres plus informelles.

Les humanités numériques francophones doivent être mieux reconnues et défendues, mais elles doivent aussi assurer leur visibilité sur le plan national et transnational. L’association Humanistica créée il y a un an au ThatCamp Saint-Mâlo permettra sans doute d’accroître cette visibilité et de fédérer les acteurs de ce secteur dans une communauté de pratiques, qui demande plus que jamais à être reconnu. L’association a d’ailleurs profité du ThatCamp pour tenir son assemblée générale annuelle. Forte d’environ quatre-vingt membres des pays francophones, elle est appelée à grandir dans les mois et années à venir et à jouer son rôle d’interlocuteur incontournable pour les humanités numériques.

Le prochain ThatCamp francophone se tiendra à Paris au mois de juin 2015.

Enseignement et recherche universitaire : hybrider les pratiques numériques

J’ai évoqué lors d’un billet précédent comment j’avais formé un enseignant sur Zotero pour l’aider dans son travail de chercheur. De cette expérience, m’est venue l’idée encore confuse que le développement numérique à l’université se nourrissait chez les enseignants-chercheurs d’interpénétrations entre leurs pratiques de chercheur et d’enseignant.

Cette intuition se base sur un constat simple. En France, dans le milieu universitaire, les enseignants sont (pour une majorité) aussi des chercheurs. Surtout des chercheurs, l’activité semble plus valorisante. Celui-ci se pose la question de la pertinence d’outils numériques à vocation pédagogique.

De là l’idée de proposer aux enseignants une hybridation des pratiques. Si nous voulons vraiment accompagner efficacement les enseignants en pédagogie numérique , il faut être pragmatique et adopter une « politique des petits pas », à défaut d’avoir une stratégie d’établissement portée par une équipe dirigeante capable de comprendre et d’anticiper les usages. Cette pragmatique passe par l’adaptation et l’hybridation des pratiques en ayant recours à un medium. Une bibliographie Zotero ou une formule mathématique écrite sous LaTeX peuvent par exemple très bien être exportables sur Moodle par la mise en place de plug-in. La plateforme Moodle se prête bien à ce rôle d’intermédiaire par sa flexibilité.

Par effet de ricochet, cette hybridation est aussi profitable aux étudiants puisqu’ils acquièrent une pratique raisonné et disciplinaire des outils numériques par leur manipulation. On peut aussi pousser plus loin ces usages par l’enseignement d’une méthodologie scientifique propre à chaque matière en ayant recours aux outils utilisés par les enseignants. Par exemple, la rédaction d’un mémoire de M1 peut se faire en LaTeX ou la recherche documentaire par le recours aux moteurs de recherche spécialisés comme Isidore… Pour peu, bien sûr qu’on en enseigne les rudiments !

Peut-être faut-il raisonner de façon systémique si l’on veut embrasser l’ensemble des interactions possibles entre les usages du chercheurs, de l’enseignant et l’avantage qu’on peut en tirer (gain de temps car les outils sont familiers et utilisés fréquemment, amélioration qualitative des cours et des échanges avec les étudiants…) Nous aurions tout à gagner à penser un enseignement numérique en partant du concret c’est-à-dire des usages…

Voilà où en est l’état de ma réflexion sur ces pratiques hybrides qui est amenée à évoluer (comme toute idée !). Nous allons tenter de façon très informelle avec mon compère enseignant évoqué dans les premières lignes [1], d’appliquer ce principe d’hybridation dans le cadre d’un cours où nous mettrons les étudiants à contribution. Si ce projet se concrétise, j’en rapporterai les conclusions sur ce carnet.

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[1] Cette « expérience » se fait à la demande de l’enseignant. Ma contribution est liée à mon activité de chercheur en Histoire ; elle consisterait à évaluer les usages numériques des étudiants, à donner les bases méthodologiques de la rédaction d’un mémoire (bibliographie, sources) par une formation en quelques heures à l’utilisation de Zotero (installation, principes de bases, importation/exportation des références).

Les Journées du E-Learning les 26 et 27 juin 2014 : la qualité au profit de l’apprentissage

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Comme chaque année, j’assure la fonction de gestionnaire de communauté sur le Web pour l’événement organisé par mon service : les Journées du E-Learning. En dépit d’un thème, le E-Learning qui pourrait apparaître peu porteur, les Journées du E-Learning restent le principal événement de l’université Lyon 3 par sa fréquentation, de 400 à 500 personnes par an, sur deux jours.

Cette année, le thème abordé est celui de la « qualité au profit de l’apprentissage » et plus précisément de l’approche itérative symbolisée par la roue de William Deming « Plan Do Check Act »  : toute action doit être soumise à une évaluation qui conditionnera à nouveau une action.

L’enjeu de cette approche dans le domaine techno-pédagogique est de développer la qualité de l’apprentissage à l’aide du numérique.

Le programme et les inscriptions se font sur le site des Journées du E-Learning.

Le programme de la plénière s’annonce particulièrement alléchant avec la présence du philosophe Bernard Stiegler, de l’avocat Olivier Iteanu, de France Henri membre de la TELUQ, et peut-être de la présidente de la CNIL, Isabelle Falque Pierrotin.

Des ateliers sont aussi prévus et en cours de constitution. Ils seront disponibles sur le site des Journées et il faudra s’inscrire pour y participer.

Les inscriptions sont gratuites pour les personnes issues du secteur public (Compter 30 euro si vous souhaitez déjeuner sur place les deux jours), et 95 euro pour les personnes du secteur privé (repas inclus).

La plénière sera retransmise en live sur le site des Journées, et de même pour les tables rondes que nous organiserons en atelier autour de sujets liés à la massification du e-learning (MOOC, enjeux juridiques, etc…)

On se voit à Lyon les 26 et 27 juin ?

 

Les SPOC comme alternative crédible aux MOOC

On parle des SPOC (Small Private Online Courses) depuis quelques mois comme une alternative crédible aux MOOC. Alors que les universités se lancent dans la production des MOOC sans trop savoir où cela les mènera, un mouvement inverse à la massification et à l’ effet « vitrine » des CLOM fait son apparition. L’idée des SPOC serait d’utiliser les ressources qui ont fait le succès des MOOC comme la vidéo, et autres contenus pour des « séquences pédagogiques » réservées à un petit nombre d’étudiants. On utiliserait le concept de classe inversée : les cours seraient vus à la maison par l’étudiant et on discuterait et appliquerait en classe notions et concepts développés en vidéos.

Bien sûr, les SPOC demandent une structure technopédagogique pour discuter du contenu et de la scénarisation des cours (xSPOC ou cSPOC), mais à la différence des MOOC, la faisabilité des SPOC s’avère (en apparence) plus abordable que la mise en chantier de projets MOOC qui nécessitent du temps, un investissement en infrastructures techniques et du personnel pas toujours disponible ni qualifié dans les universités.

Certaines universités font déjà du SPOC. Harvard et Berkeley expérimentent ce type d’enseignement. L’université Lyon 3 peut dores et déjà capitaliser sur l’expérience de la Faculté de droit virtuelle pour développer des SPOC sur des formations certifiantes. Même si elle se rapproche plus de la FAD, l’expérience de la FDV n’est pas sans intérêt pour le suivi et la gestion des apprenants. L’université de Cergy-Pontoise a développé des SPOC pour les étudiants se préparant aux concours d’enseignement.

Reste que ce dispositif hybride présentiel/en ligne flexible et peu coûteux à mettre en place pose quelques questions, à commencer par la guidance (tutorat) et l’évaluation des participants. Reste-t-on sur un modèle de type MOOC ou revient-on à des formes plus traditionnelles ? On peut aussi se poser la question de la gratuité. Si pour de nombreux MOOC la seule diplomation est payante, rien n’empêche de faire payer au participant l’accès aux SPOC étant donné la confidentialité du nombre d’apprenants…

L’emprise grandissante du transhumanisme

J’ai assisté au mois de novembre à une keynote de Joël de Rosnay sur les jeux sérieux. La tournure du propos s’est rapidement muée en une revue des technologies transhumanistes. Je ne m’étais jamais vraiment intéressé au sujet, et je me suis donc documenté sur le sujet.

Le transhumanisme vise à augmenter les performances des individus par le recours aux technologies dites NBIC ( nanotechnologies, bio-ingénierie, informatique et cognitique). Il s’agit ni plus ni moins que de créer un Homme augmenté. Le stade ultime de l’ultra-libéralisme. Nous le sommes à vrai dire déjà. Nos ordinateurs, nos smartphones, nos tablettes nous connectent à des milliers de kilomètres de notre localisation. Je peux me balader en Corse ou au Brésil grâce à Google street wiew, je suis connecté à mes amis 24h/24 par les réseaux sociaux. Je sais ce qu’ils font en temps et en heure. Mon smartphone peut servir de télécommande, collecter mon poul ou servir de podomètre.

Car avant d’être un homme augmenté, nous sommes tous des utilisateurs. Nous sommes des données. Comme l’a dit Jean-Marie Salaün, les données personnelles sont la matière première du XXIe siècle. La collecte des données se fait par les objets connectés du quotidien : smartphones, tablettes, montres, frigos, voitures… Elles sont monétisables par les grandes firmes du web, et le profit vient du business model adopté, il est essentiellement publicitaire. Dès que je me connecte, Facebook peut tout savoir de moi en temps réel : le nombre de clics sur telle rubrique, le nombre de likes donnés à tel ou tel fan page déterminera le contenu de la publicité que ce service me fournira. Pour Facebook, Twitter, Pinterest, nous sommes des produits. Les données sont déjà le coeur de l’économie numérique, mais pour certaines firmes elles servent à aller plus loin que de faire du profit, à aller vers un transhumanisme.

C’est précisément ce que mettrait lentement mais surement en place Google. Au-delà de la « gouvernementalité algorithmique » <1> des grands service web et de l’hégémonie de Google sur le web, l’entreprise a acheté de nombreuses start-ups liées aux NBIC. Son but serait déjà de repousser la mort d’ici à 2035 de vingt ans. Mieux encore, et je l’ignorais, Ray Kurzweil, le fondateur de l’université transhumaniste dite de la singularité, proche de Larry Page, l’un des fondateurs de Google, vient d’être nommé ingénieur en chef du moteur de recherche. L’objectif de Google serait-il de transformer son moteur de recherche en intelligence artificielle ?  Pour quel profit ? Simplement la lutte contre la mort ?

En utilisant des services collectant nos données, nous participons déjà aux projets transhumanistes des firmes la Silicon Valley. Mais le débat n’est pas qu’au niveau de la collecte des datas, où l’utilisateur doit se réapproprier ses données, Le débat se place sur le plan de l’éthique et la question in fine est quel avenir nous voulons pour le web et pour l’humanité.

Le sujet peut s’avérer pompeux, comique ou vaniteux, élitiste, brref tarte à la crème mais nous n’avons peut-être pas pris en Europe la mesure des changements qu’induit le transhumanisme dans la Silicon Valley mais ils semblent profonds.

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<1> L’expression est d’Antoinette Rouvroy. « La gouvernementalité algorithmique se caractérise notamment par le double mouvement suivant : a) l’abandon de toute forme d’« échelle », d’« étalon », de hiérarchie, au profit d’une normativité immanente et évolutive en temps réel, dont émerge un « double statistique » du monde et qui semble faire table rase des anciennes hiérarchies dessinée par l’homme normal ou l’homme moyen ; b) l’évitement de toute confrontation avec les individus dont les occasions de subjectivation se trouvent raréfiées. »

La gouvernementalité algorithmique des services web ne vise par l’homme comme sujet, mais les comportements que nous avons avec nos appareils et nos applications. C’est une forme de pouvoir, insensible mais réelle.

Incertitudes autour des MOOC

MOOC ! MOOC ! MOOC ! Ou Plutôt CLOM (Cours en Ligne Ouverts et Massifs) Tout le monde a ce mot à la bouche. De la Ministre de l’Enseignement supérieur aux enseignants du secondaire. Le sujet passionne le monde académique. Il suffit de regarder l’affluence aux différents événements organisés à Lyon sur le sujet en ce premier semestre universitairs, notamment aux Matinées du E-Learning que mon service co-organise avec les services TICE de plusieurs établissements lyonnais  : une centaine de personnes sur la pédagogie inversée des cMOOC au mois d’octobre au Learning Lab d’Ecully, une bonne cinquantaine pour les entretiens Jacques Cartier au mois de novembre à l’ENS Lyon, environ 80 personnes vendredi 13 décembre sur les MOOC à Lyon 2. L’occasion de revenir sur certaines inquiétudes de la part des enseignants entendues ça et là, et sur les incertitudes de la mise en place des MOOC dans l’enseignement supérieur.

La ministre Fioraso l’a clairement dit le 2 octobre lors de la présentation du projet France Université Numérique. Les MOOC doivent servir à mettre en valeur l’Excellence de l’enseignement français. Ou du moins ce qu’il en reste.

« Le développement des cours en ligne (Massive Open Online Course) dans les dix prochaines années redéfinira la carte universitaire internationale. La France a un rôle à y jouer, à la hauteur de la qualité de son enseignement et de sa recherche, en termes de coopération avec les pays en développement et les pays francophones. »<1>

De là est né le projet FUN. 12 millions d’euro vont être débloqués pour le développement de formations numériques innovantes. Les universités françaises sont donc fortement incitées à créer leur propres MOOC avec certification à la clé. Ce ne sera pas sans poser de problèmes.

D’abord, et c’est ce qui a préoccupé certains des participants à la dernière matinée e-learning du 13 décembre, la propriété du cours développé en MOOC n’est pas claire. Dans l’enseignement supérieur, les cours (tous supports confondus) appartiennent aux enseignants et non au Ministère ni à l’Établissement. Si cours en ligne il doit y avoir, cela pose donc la question de l’exploitation du cours. Les établissements devraient donc acheter un cours aux enseignants ? La question des heures de service est aussi importante : le cours se fera hors service où à l’intérieur du contingent d’heures ?

Un autre problème concerne le suivi du MOOC. A supposer que la matière définie par l’établissement suscite l’engouement, il faudra nécessairement suivre, pour la part des étudiants motivés, leurs travaux, leurs questions et définir l’infrastructure technique qui supportera un taux de connexions élevées et permettra l’échange de documents dans de bonnes conditions techniques. Certains LMS sont bien adaptés à l’enseignement en ligne : Moodle, mais aussi la future Claroline connect. Mais qui assurera le tutorat, la correction des copies, et même la scénarisation pédagogique en amont ? C’est un enjeu important car si les MOOC doivent se concrétiser, la diplomation de la formation apparaît évidente. Elle devra se faire soit sous forme de certification, comme cela se fait déjà par le biais de SOOC ( Small Open Online Course) à l’université Lyon 3, soit sous forme de diplôme (national, universitaire), ou de manière plus innovante sous forme de badges. Il n’est peut-être pas clair pour tout le monde qu’un MOOC valorise, dans l’esprit de la plupart de ses apologistes, des compétences et plus seulement des connaissances. On peut bien sur développer des MOOC hybrides avec une évaluation sur ces deux plans. La porte est ouverte.

La question des moyens humains a dispositions des CLOM reste centrale. Il faut une équipe dédiée aux MOOC que ne possèdent pas les établissements : ingénieurs pédagogiques, tuteurs vacataires et enseignants devront donc coordonner leurs actions pour proposer des MOOC. Ce n’est pas la volonté qui manque, mais les moyens financiers et les compétences. La plupart des ingénieurs pédagogiques ne sont pas formés à la création de MOOC. Il existe très peu de personnes en France capables de le faire. Vive l’auto-formation ! Les établissements français qui le peuvent devront financer à l’aide d’emplois Fioraso, qui seraient peut-être mieux investis ailleurs, ou sur leurs fonds propres, des postes alloués à la création de MOOC.

La part de non-dit sur les MOOC concerne essentiellement l’enjeu économique. Si il s’agit de « vendre » des cours, cela pourrait causer un problème d’ordre éthique. Il faudra donc gérer (selon la qualité des enseignants et des cours) une tarification qui pourrait être très onéreuse et entrerait en contradiction avec les missions de service public de l’enseignement supérieur… Mais que vendre ? le cours lui même ? La certification ? Le suivi tutoré ? Je ne crois pas que les MOOC se développent en France dans l’enseignement supérieur sur le modèle de l’Open course. J’ai au contraire peur que cela ne justifie l’augmentation des frais d’inscriptions pour les formations en Licence ou Master alternant présentiel et cours à distance. Le projet FUN propose déjà de s’inscrire à des MOOC. La plateforme FUN devrait lister les MOOC proposés par les établissements, mais non en vendre.

L’autre non-dit, plus théorique, concerne place de l’enseignant n’est jamais évoquée, mais les MOOC se sont développés sur le modèle d’apprentissage connectiviste développé par George Siemens et Stephen Downes à l’université du Manitoba. L’apprentissage est au coeur du dispositif de formation. On y valorise les compétences plutôt que les connaissances. Dans ce dispositif, le rapport au savoir se fait horizontalement, par un processus collaboratif, réticulé, connecté, entre les acteurs du cours dans un contexte informatif changeant. Mais ces contextes d’apprentissage se font aussi selon un modèle de pédagogie inversée (les flipped classroom) : l’enseignant devient un tuteur de la communauté et donne un cadre à l’apprentissage, mais c’est l’élève qui construit son savoir . Les MOOC connectivistes, ou cMOOC ont été développés par Downes et Siemens à partir de 2008. C’est ce modèle qui est envisagé par les Anglo-Saxons. Les établissements devront donc choisir entre xMOOC (MOOC au cours traditionnel), cMOOC, ou des dispositifs hybrides entre ces modèles. Cela peut dérouter beaucoup d’enseignants attachés à une pédagogie de la « chaire » selon un modèle de transmission hiérarchisée du savoir de l’enseignant aux étudiants… Pire, ils peuvent déjà y voir une menace sur leurs cours en présentiel…

Les MOOC posent dans les établissements plus de questions qu’ils ne proposent de réponses. Il ne s’agit pas de supprimer les cours en présentiel selon la Ministre :

« Si je suis d’accord pour réduire, surtout en 1ère année, les cours en amphi, je ne partage pas ce point de vue. Ni l’écriture, ni l’imprimerie n’ont fait disparaître les rapports humains dans la transmission des savoirs. A l’inverse, elles les ont enrichis : ces changements de paradigmes se sont accompagnés de plus d’échanges, de mobilité, de rencontres, d’ouverture. »<2>

Le numérique est vu comme une formidable opportunité d’ouverture au monde de l’enseignement supérieur français. Les MOOC eux même, peuvent être à l’échelon local permettre de donner un coup de fouet aux pratiques numériques des enseignants. Jean-Paul Moiraud va plus loin : et si les MOOC n’étaient qu’une façon déguisée de parler de e-learning et de doper sa pratique à l’aide d’outils innovants ? La discussion est ouverte …

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<1> Discours de présentation du projet FUN du 2 octobre 2013

<2> Idem.