Réseaux sociaux académiques : visibilité et partage

J’ai assisté à une conférence très intéressante de Mme Chérifa Boukacem-Zeghmouri de l’université Lyon 1 et de l’URFIST, sur les usages des réseaux sociaux académiques par les enseignants-chercheurs et les chercheurs. Les éléments présentés ne sont pas sans poser quelques pistes stimulantes de réflexions.

 Le premier de ces réseaux sociaux fut Mendeley, créé en Allemagne par deux chercheurs en 2008. L’une des innovations de Mendeley fut de proposer un travail par groupe sur la gestion de références bibliographiques. L’autre innovation fut de proposer une gestion dynamique des références et citations scientifiques. Depuis, Zotero est apparu et a pris une place prépondérante en France, dans les SHS avec des fonctionnalités analogues. Si Zotero reste gratuit quoique limité en capacité de stockage (PDF, images, etc.), Mendeley a été racheté par Elsevier en 2013, l’un des plus grands éditeurs de littérature scientifique mais propose 2Go de capacité de stockage. Parmi les réseaux sociaux les plus récents, on peut noter l’apparition de Kudos, qui mesure l’impact (numérique) autour de l’article téléchargé  en renseignant de nombreux paramètres. Il existe quelques 200 réseaux sociaux académiques dans le monde actuellement, des plus généralistes comme ResearchGate ou Academia, aux plus spécialisés comme Biomed experts. Si certains n’ont pas marché, comme Connotea, d’autres s’en tirent avec tous les honneurs. Academia réunit une communauté de 21 millions de chercheurs en 2015. ResearchGate, 6 millions.

Les réseaux sociaux académiques sont dans l’ensemble nés de frustrations de chercheurs dans leur quotidien : perte de temps sur la gestion des citations, cloisonnement en laboratoires et centres de recherche, multiplication des intermédiaires entre le chercheur et ses sources…. L’idée est de massifier un concept (bookmarking, mise en réseau de chercheurs) pour atteindre une masse critique en terme de visibilité et donc d’utilisateurs. Une fois l’objectif atteint l’objectif de ces starts-up est de s’imposer comme un intermédiaire entre les éditeurs scientifiques ou d’autres acteurs scientifiques en monétisant les contenus téléchargés par les utilisateurs. D’autres préfèrent gagner de l’argent en vendant leur entreprise à un éditeur ou à un autre acteur du secteur numérique.

Les réseaux sociaux académiques ne produisent pas de contenus mais les héberge et et en assurent la visibilité. Academia encourage ses utilisateurs à télécharger (et non déposer) ses documents et à les partager avec la communauté… La visibilité est devenu un enjeu majeur pour les chercheurs dans un contexte de recherche de plus en plus concurrentiel. Elle explique pour partie l’intérêt et l’utilisation grandissante des réseaux sociaux académiques.

Un autre aspect de cet attrait pour les réseaux sociaux académiques réside selon moi dans ce que j’appelle le décloisonnement des chercheurs. La course aux financements pour les projets de recherche implique un travail de plus en plus collaboratif et interdisciplinaire entre chercheurs (du moins en SHS d’après ce que je peux en voir). Les moyens de coordination, de collaboration et donc de communication offerts par ces outils numériques permettent désormais un travail commun partagé, synchrone ou asynchrone, présentiel ou distanciel.

Enfin, ces réseaux sociaux proposent une désintermédiation pour le chercheur. Les acteurs publics ou privés traditionnels de la recherche : bibliothèques, laboratoires et universités, dépôts d’archives publiques ou privées, éditeurs perdent leur rôle au profit des réseaux sociaux académiques qui offrent à la fois un sentiment d’appartenance à une communauté scientifique construite par l’utilisateur lui même, un accès direct à des ressources (articles voire archives) partagées, et une visibilité à l’échelle internationale que peuvent difficilement offrir les laboratoires, cela dépend de leur rayonnement et de la qualité de leurs membres.  L’enjeu de ces acteurs traditionnels sera à l’avenir de produire de la valeur ajoutée sur les services qu’ils proposent.

Les réseaux sociaux académiques offrent ainsi en effet trois leviers essentiels au chercheur : la visibilité, le partage et la dynamique communautaire. Les éditeurs sont les premiers touchés. Ils sont concurrencés sur la création et la diffusion de contenus, et n’ont plus le monopole de leur valorisation. Il est vrai que certains tarifs exorbitants pour publier dans une revue prestigieuse peuvent dissuader le jeune chercheur en quête de notoriété.

Il faut toutefois se méfier des réseaux sociaux académiques. La monétisation des contenus et des données, même si elle paraît plus limitée que sur les réseaux sociaux classiques, existe bel et bien puisque leurs créateurs étant bien souvent des chercheurs eux-même, le poids de la communauté peut les dissuader de commettre quelque acte indélicat. Il faut bien lire les conditions générales d’utilisation pour s’assurer que les contenus téléchargés ne soient pas la propriété de ces réseaux sociaux. Il existe d’autres moyens gratuits de partager des articles et documents en ligne, comme les dépôts d’archives ouvertes, tel HAL SHS en France.

A titre personnel, je possède plusieurs comptes sur les réseaux sociaux académiques : sur Academia, ResearchGate, Mendeley et Zotero. Je n’ai pas déposé d’articles sur ces réseaux, en revanche j’ai fait des liens pour ceux que l’on retrouve en ligne sur revues.org. Pour ce dernier, j’ai environ 1200 références bibliographiques déposées correspondant à ma thèse d’histoire. Zotero est devenu un outil de travail quotidien dans mes travaux de recherche et j’aurais du mal à m’en passer. L’info est immédiatement disponible et duplicable dans le format que j’ai choisi. Les réseaux sociaux académiques sont également devenus des outils de première importance pour qui en a saisi la signification, mais il ne faut pas en attendre trop. Seuls les plus assidus trouveront une réelle utilité en matière de visibilité et de partage.

Pour aller plus loin :

Aline Bouchard : Où en est-on des réseaux sociaux académiques ? (Mai 2015)

Aline Bouchard:  Pour une utilisation critique des réseaux sociaux académiques (Février 2014)

 

 

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Créer, rédiger et valoriser un carnet de recherche

La semaine dernière, j’ai été invité par l’association ENThese à discuter des carnets de recherche. Je n’étais pas le seul à m’exprimer sur le sujet, et je ne crois pas avoir dit tout ce que j’avais listé.

La discussion a eu le mérite d’aborder en deux heures à peu près tous les aspects que les organisateurs souhaitaient aborder. On a pu aussi voir la diversité des pratiques d’écriture comme des objectifs affichés par les carnetiers. Voici quelques remarques que je n’ai évoqué qu’imparfaitement lors de cette rencontre.

Historique des carnets

La création de Miscellanées numériques remonte à 2011, lorsque doctorant et ingénieur en technologies de la formation, j’avais voulu croiser mes pratiques et réflexions dans un seul carnet. Je n’avais ni le temps ni l’envie de créer un blog hypothèses où il aurait fallu justifier en détails d’un projet de carnet. Je tenais aussi au coté informel du blog, que j’avais délibérément souhaité assez peu « scientifique » et aborder des questions pratiques. A la fin de l’année 2013, la soutenance de thèse étant passée, je me suis aperçu que l’aspect jeune chercheur en histoire avait été supplanté par des articles sur les TICE et les humanités numériques.

J’ai alors créé au mois de janvier 2014 un carnet hypotheses Antiquarisme spécialement dédié aux problématiques liées à mon sujet de recherche en Histoire que j’alimente très inégalement, mais dont j’ai bon espoir qu’il s’étoffe d’articles de fond.

Des stratégies différentes

Le fait d’avoir deux carnets m’a conduit à adopter deux stratégies différentes. Si les Miscellanées s’intéressant au numérique ont un objectif à la fois réflexif, pratique et publicitaire (je ne m’en cache pas), Antiquarisme est un carnet lié aux conclusions de ma thèse et ne vise pas spécialement à être publicisé. Il me permet de formaliser quelques thèmes qui me serviront dans le cadre de publications prochaines. Ce cloisonnement en deux carnets a été fait à dessein car à force de diluer les sujets sans trop de cohérence thématique, comme je le fis sur les Miscellanées, on en vient à produire un gloubi boulga indigeste pour le lecteur et pour soi.

Il faut donc réfléchir en amont à la ligne éditoriale qu’on souhaite suivre. Il existe de nombreux carnets aux contenus différents. En dresser une typologie serait fastidieuse, mais si je devais citer un carnet que j’aime, ce serait celui de Caroline Müller Acquis de conscience, qui s’approche véritablement d’un journal de thèse (sur la direction spirituelle au XIXe siècle) où alternent des articles sur ses lectures, ses questionnements, le contenu de ses sources.

La différenciation des carnets que je tiens est aussi liée à mes deux casquettes d’ingénieur pédago et de chercheur ; mais la frontière entre les deux n’est pas hermétique et je ne m’interdis pas de faire dialoguer ces deux espaces d’expression.

Écriture et réécriture

Écrire pour le web n’est pas le même exercice que rédiger un article scientifique. J’avais écrit un billet sur ce sujet il y a deux ans. Les attendus et les objectifs sont différents. Le style d’écriture peut s’en éloigner. Le carnet permet néanmoins de se libérer des contraintes académiques de rédaction.

J’ai opté pour deux styles d’écriture différents. Sur les Miscellanées numériques, je rédige un article en une ou deux heures avec un style peu travaillé. Sur le carnet Antiquarisme, je mets de un à trois jours pour élaborer par touches successives un article. Je m’efforce toutefois de ne pas trop développer mes démonstrations car je pense qu’un carnet n’est pas forcément le support adéquat pour aux textes longs. J’essaie aussi de ne pas trop jargoniser et de bien définir les concepts employé par souci d’être mieux compris.

Pour éviter les pièges de la longueur, on peut évidemment « sérialiser » un sujet en plusieurs articles que l’on postera à intervalles réguliers, ce qui a l’avantage de fidéliser un lectorat et d’aborder tout le champ réflexif envisagé. L’hypertextualité et les notes infrapaginales, toujours possibles, assurent de surcroît un enrichissement digressif aux articles. Le texte numérique est donc ce rhizome possiblement interconnectable à l’infinité du méta-réseau que constitue le web.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Écrire un article, ne signifie pas s’amender totalement d’une cohérence discursive. Cela vaut aussi pour l’ergonomie du carnet. La mise en page se doit d’être aérée dans sa présentation et comme dans son ontologie pour ne pas perdre le lecteur dans une surabondance d’informations.

La relecture est très minutieuse sur Antiquarisme du fait des sources bibliographiques et documentaires mobilisées. On ne peut se permettre un contresens ou une erreur involontaire qui démolirait le raisonnement qu’on déroule. Elle est plus sommaire sur Miscellanées numériques, puisque la rédaction d’article y requiert moins de précision conceptuelle.

L’un des avantages d’un texte numérique réside dans sa réinscriptibilité. Rien n’oblige à laisser le texte tel quel si on s’aperçoit un, deux ou trois mois après d’une erreur, d’une faute de frappe, d’une précision à apporter…

Écrire pour soi ?

Sur ces deux carnets, l’idée de départ est d’abord de coucher, per se, en quelques lignes une idée, une réflexion, une lecture qu’on souhaite mettre en forme et qui servira de point de départ à de nouveaux travaux. Les participants de la réunion d’ENThese se sont d’ailleurs rejoints sur ce thème. On écrit un carnet en rapport à soi. Mais écrire sur un support web n’est pas écrire dans la confidentialité et en privé. Tout contenu publié sur le web est indexé, référencée et sujet à la critique extérieure.

Visibilité, e-reputation et responsabilité éditoriale

L’une des règles du chercheur est de rendre publiques les conclusions de ses travaux. En ce sens, le carnet est un bon medium entre le public et le chercheur.

L’intégration du numérique dans tous les secteurs des sociétés humaines implique une présence, même a minima du chercheur sur le web. Aujourd’hui, la Toile est devenu le premier medium d’information y compris pour les acteurs de l’enseignement supérieur. La visibilité du chercheur se trouve donc accrue et valorisée par le contenu numérique que l’on rend disponible. La tenue d’un carnet permet donc à son rédacteur de soigner qualitativement sa e-reputation. Comme pour toute ressource web, l’ontologie et les meta-données s’avèrent essentielles dans le référencement d’un carnet. Il convient donc de catégoriser et de taguer précisément ses articles comme son carnet.  Si on respecte ces règles de base, les carnets sont bien référencés par les moteurs de recherche. La rubrique « statistiques » des carnets Hypothèses permet d’ailleurs de voir que bien souvent le nombre de robots de moteurs de recherche est plus important que le nombre  visiteurs « humains » !

Il ne faut pas non plus attendre beaucoup de commentaires en bas de ses articles, à moins d’animer un carnet sur un sujet d’études sociétal ou d’actualité qui peut générer du trafic. Cela est lié à la forme même de l’outil blog, issu du web 1.5, où l’information se diffuse selon un modèle arborescent. Le format blog est mal taillé pour des échanges horizontaux, communautaires et réactifs comme le permet aujourd’hui les outils web 2.0 . Devant ce constat, ou motivés par un refus de remarques extérieures, certains carnetiers ont même supprimé les commentaires.

Si on souhaite vulgariser un thème de recherche, la publicisation du carnet s’avérera essentielle et devra dépasser la simple rédaction de contenu pour une médiatisation qui trouvera sa force dans la multicanalité du web. Rien n’empêche de dynamiser les contenus par des graphiques, vidéos, animations.

La médiatisation des contenus passe aussi par l’utilisation des réseaux sociaux. On joue ici sur la logique réticulaire des réseaux et une approche affinitaire. Bien entendu, l’approche des réseaux sociaux doit aussi être raisonnée, il faut opérer des choix parmi l’infinité des services à disposition et utiliser deux ou trois réseaux sociaux les plus à même de valoriser son carnet. Academia et ResearchGate regroupent de nombreux universitaires et permettent de valoriser son carnet mais aussi son CV par un référencement adéquat. Linkedin est un réseau social professionnel plutôt orienté vers le business mais permet de transformer son profil en un portfolio rudimentaire assez intéressant. A titre personnel, le simple fait d’avoir indiqué mon sujet de recherche et la liste de mes articles scientifiques sur Academia m’a permis de prendre contact avec des pontes de ma discipline et d’accroître ma visibilité. Twitter constitue aussi un bon moyen de diffusion en annonçant la parution de ses articles et de toucher éventuellement un public assez large. C’est d’ailleurs mon réseau social préféré pour une activité de diffusion de l’information ainsi que de veille scientifique et professionnelle.

Attention toutefois aux contenus publiés. En tant que responsable éditorial du carnet, l’on est responsable aux yeux de la loi française du contenu publié, y compris de tiers auxquels on donne un droit d’écriture (Code de la Propriété intellectuelle, Loi sur la presse de 1881, loi informatique et liberté de 1978). Publier incombe des devoirs (pas de diffamation, pas d’utilisation de données personnelles d’acteurs vivants sans son autorisation), mais le contenu est protégé par la loi, en particulier par le code de la propriété intellectuelle en tant qu’œuvre originale. Toute reproduction sans le consentement de l’auteur est assimilé à de la contrefaçon, à moins que le carnet soit soumis à une licence Creative commons où à une autre forme d’autorisation.

Valorisation du carnet

Pour conclure cet article, je m’interroge toujours sur la valorisation pratique du carnet de recherche. Le numérique induit de nouvelles pratiques toujours en avance sur leur acceptation par les milieux académiques. Quelle crédit scientifique accorde-t-on aujourd’hui aux carnets dans les milieux académiques ? Quel est son poids dans le CV comme dans le cursus du doctorant et du chercheur ? Sur le plan rédactionnel, doit-on l’inclure comme référence bibliographique ou doit-on créer une webographie indépendante de la bibliographie où ses articles seraient des items à part entière ?

Il est néanmoins incontestable que les carnets créent de la valeur parce qu’ils produisent un contenu certes assez hétérogène, mais révélateur de la formidable richesse du monde académique. Sur le plan personnel, il s’agit d’une expérience d’écriture enrichissante et l’idée de partage de connaissances qu’elle implique.

La bande dessinée à l’ère numérique : la narration entre continuité et expérimentation

Media Entity, BD d'anticipation ( ressource Licence CC BY-NC-SA 3.0.)

Media Entity, BD d’anticipation ( ressource Licence CC BY-NC-SA 3.0.)

Le laboratoire Nhumerisme a co-organisé une journée d’études consacrée à la bande dessinée à l’heure du numérique le 7 novembre à l’Ecole normale supérieure de Lyon.

Nous avons pu entendre plusieurs acteurs du monde de la Bande dessinée nous parle de leurs lien avec le numérique : auteurs, scénaristes, éditeurs, et chercheurs avec des approches différentes.

Tout d’abord, Kris et ont évoqué la Revue Dessinée. Cette publication créée récemment joue sur les supports, papiers et numériques, pour proposer un produit au contenu assez classique. La revue dessinée est une revue qui traite d’actualité par le dessin. Son fonctionnement est éclaté géographiquement entre Lyon et Paris. Mais le groupe mise surtout sur le support papier. Le numérique n’est qu’un support d’appoint pour attirer les lecteurs. Le numérique n’est vu que dans la continuité du papier. Une application iPad (et pas seulement Androïd) permet certes d’acheter une version numérique, mais elle n’est qu’une version numérisée du support physique. D’autre part, le nombre d’achats sur support numérique est limité. La France n’est pas un marché propice à ce genre de format.

L’approche des dessinateurs est classique et conforte ce que nous disait Milad Doueihi au mois d’octobre : que ce soit sur laptop ou sur l’écran de l’ordinateur, le numérique se conçoit comme un prolongement de la culture papier.  La revue numérique est une revue traditionnelle, mais de manière générale j’ai découvert que le public amateur de BD est un public conservateur. De fait, la Revue n’expérimente pas les possibilités offertes par le numérique  pour enrichir le récit, alterner les points de vue, dynamiser le dessin.

L’après-midi fut plus riche en expérimentation numérique. Lna Morandi nous a présenté son projet de BD interactive proposé dans le cadre de son cursus à l’école Emile Kohl. Klash est une BD partant d’un fait divers particulier : comment une coiffeuse russe experte en karaté a séquestré son agresseur pendant plusieurs jours. De cette actualité, Lna a imaginé un scénario interactif avec une atmosphère vraiment prenante. Le récit suit plusieurs pistes, les points de vue sont multipliés puis Lna a imaginé un scenario autour de deux personnages. Klash est conçu pour une utilisation numérique sur tablette, avec une approche turbo média (1). Le récit lui même est résumé de façon visuelle : les récits possibles et le fil conducteur sont montrés sous la forme d’un plan de métro, avec ses lignes (de fuite) et ses stations (scénaristiques).

Mais le projet le plus abouti et le plus « numérique » reste Media Entity, une BD d’anticipation. Présentée par son scénariste, Simon, Media Entity joue la carte du numérique et de la réalité augmentée par une approche à la fois turbo média et trans média (2). Le scenario même par lui même de réseaux sociaux : l’altération ou la corruption d’identité sur les réseaux sociaux par le fait que votre profil « mute » et se mette à agir de façon incontrôlable. Media Entity  entraîne  le lecteur dans un récit immersif mêlant papier, web, e-book, sur de multiples supports : smartphones, tablettes, avec pour les plus motivés un jeu de pistes dans plusieurs villes d’Europe.

En écho à ces projets, Julien Falgas (Université de Lorraine) et Pascal Robert (ENSSIB – Lyon) ont donné l’avis de chercheurs sur la Bande Dessinée à l’ère du numérique. En tant que doctorant, Julien a retracé l’histoire déjà riche de la BD sur le web, en insistant sur la notion d’hybridation. Pascal Robert a lui insisté sur le jeu de miroir entre BD et numérique. La bande dessinée est ainsi montrée dans sa filiation à la littérature. La BD n’est qu’une mise en « image » de la narration. En revanche, et malgré un apparentement évident, la BD a plus de mal avec le numérique. D’abord au niveau de la narration. Klash et Media Entity ont ainsi montré comment la logique d’une narration linéaire peut-être brouillée par le numérique par le recours aux nouvelles technologies. Le medium écran et la réactivité que peut apporter le numérique transforme radicalement le rapport à la temporalité et à la narration si il est astucieusement employé et scénarisé. Mais selon M. Robert,  le rapport pourrait être inverse : le numérique aurait aussi apprendre de la Bande Dessinée. Les connivences sont là, évidentes : les limites du cadres, le graphisme et le visuel, l’écrit aussi…

Voilà donc l’enseignement de cette journée ! Si la Bande Dessinée peut se trouver bouleversée par le numérique tout en contribuant à son évolution, pourquoi les humanités ne pourraient le faire ? Renversons les perspectives ! Interrogeons nous, comme M. Robert sur l’apport des sciences humaines et sociales au numérique. N’y-a-t-il pas une généalogie, et des enseignements à en tirer ? C’est ce que à quoi le laboratoire Nhumerisme s’attèle : démêler l’écheveau de ces liens qui connectent le chercheur au monde digital.

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(1) Turbo média : scénarisation d’une BD jouant sur les modalités de lecture offertes par les outils et supports numériques. On est souvent proche d’une lecture de type « diaporama » jouant sur l’interactivité du support (espace de l’écran temporalité du clic, visibilité des images…). On sort de la linéarité narrative classique proposée par le format papier.

(2) Trans média : hybridation de la BD avec d’autres supports numériques ou non : tablettes, smartphones, papier…

Journées d’études « la Tour de Babel numérique », le 15 octobre 2013

J’ai l’honneur de faire partie d’un labo junior à l’Ecole normale supérieur de Lyon baptisé Nhumérisme. et dédié aux humanités numériques dans le cadre de la recherche en sciences humaines et sociales.
Nous inaugurons une année de rencontres et séminaires par une journée d’étude le 15 octobre

La « Tour de Babel numérique »

journée d’étude inaugurale du labo junior « Nhumérisme »

– mardi 15 octobre 2013 –

10h-18h

Amphithéâtre Descartes, ENS Lyon, site Descartes (LSH)

Cette première journée d’étude a d’abord pour but de présenter le tout nouveau labo junior « Nhumérisme(s) »1 : d’en définir le projet et le programme, d’en exposer les valeurs et les visions du « numérique », de nous situer dans ce champ aux contours incertains. Nous tenterons de définir ce que nous entendons par « humanisme numérique » et de justifier ce glissement assumée « des humanités à l’humanisme numérique », qui désigne peut-être moins un fait ou un processus historique irréversible, qu’un projet, une exigence, une utopie. Humanisme, d’une part, pour souligner que le numérique n’est pas seulement une affaire d’outils et de technique, mais qu’il engage plus profondément nos valeurs, nos usages, nos « traditions », nos héritages, nos identités, notre culture – qu’il est un fait de civilisation.

Humanisme, d’autre part, au sens d’une exigence quasi éthique et philosophique : les nouveaux outils numériques impliquent de nouveaux usages et de nouvelles pratiques, appellent de nouveaux concepts pour penser nos savoirs et nos pratiques, de nouvelles règles pour les évaluer, de nouvelles normes pour les réguler. Si le « numérique » est omniprésent dans notre quotidien, il reste un objet mal identifié, aux frontières mal délimitées, ne serait-ce parce qu’il pénètre toutes les disciplines et tous les « domaines de l’homme » et de la société, depuis les fronts pionniers de la science et du savoir, jusqu’aux recoins les plus intimes de notre vie quotidienne, en passant par les territoires mouvants de l’économie, la société, la politique et la démocratie, l’art et la culture. Le terme de « numérique » se situe enfin à la pliure d’un vaste éventail de jugements de valeur (allant de la technophobie à la technophilie parfois naïve sinon dangereuse) ou d’idées reçues (telles que le leitmotiv de la « révolution numérique ») qui peuvent nuire à sa réputation, et surtout à une appréhension dépassionnée de ce phénomène, sinon « neutre » ou « objective ».

Toutefois, il s’agira moins au cours de cette journée d’en imposer une définition hermétique et figée. Notre parti pris à ce stade est de laisser libre cours à la diversité des approches, des visions et des « langues » numériques : c’est pourquoi cette journée d’étude est placée sous le signe du « babélisme numérique », afin de montrer la richesse et le foisonnement d’un champ qui mute et se reconfigure perpétuellement. Diversité qui peut parfois tourner aux divisions voire aux « guerres » numériques, qui peut passer du dialogue à l’incompréhension voire à l’incommunicabilité entre diverses « communautés » numériques. Unité ou diversité, humanité ou humanité(s), humanisme ou humanisme(s) numériques ? C’est la possibilité même d’une approche unitaire ou unifiée du numérique que nous interrogerons au cours de cette journée.

Après une conférence introductive de Milad Doueihi, penseur de « l’humanisme numérique » et inspirateur de notre projet, la parole sera donnée à tour de rôle à des acteurs ou des communautés d’acteurs, essentiellement lyonnais ou rhône-alpins, qui incarnent diverses approches et pratiques numériques, dans le souci d’atteindre un maximum de représentativité – à défaut de l’exhaustivité. C’est le choix d’un duo intervenant/discutant qui a été privilégié, afin de rendre cette journée plus vivante et « interactive » : une intervention d’environ 30 minutes pour chaque intervenant sera suivie d’une réaction « à chaud » d’une dizaine de minutes par un membre du labo junior, puis d’une discussion avec la salle. Enrichis par ce tour d’horizon, nous clôturerons la journée en tentant de mieux cerner le phénomène numérique et d’en préciser les contours. Au cours d’une « table ronde » ouverte à tous ceux qui le souhaitent, interactive et improvisée, nous tenterons de dégager une définition plurielle de l’humanisme numérique, qui servira de point de départ à notre programme d’activités et nos axes de recherche futurs. Cette journée se présente donc comme une expérience de construction in situ et in progress, au fil des échanges et des témoignages, d’un « Objet Numérique Non Identifié » (ONNI), pourrait-on dire, hybride et plastique, et d’un projet de recherche interdisciplinaire encore en gestation.

Programme provisoire

Matin :
10h-10h30 : accueil des participants – ouverture de la journée
10h30-11h30 : intervention de Milad Doueihi (Laval, Québec) : Pour un humanisme numérique avec une présentation de son livre
11h30-12h30 :  Eric Guichard :  « Elites numériques : les logiques sociales à l’oeuvre dans le monde numérique »
Pause déjeuner (12h30-14h)
Après-midi :
14h-15h : Francesco Beretta ou Pierre Vernus ( LARHRA) :  Une expérience historienne du numérique et du web de données
15h-16h :  Antony McKenna ( ENS – Jean-Monnet Saint-Etienne) et Eric Lochard ! Montpellier 3)  : présentation du Logiciel ARCANE et applications à travers l’exemple de la Correspondance de Pierre Bayle ( Jean-Monnet Saint-Etienne – Eric Lochard (Montpellier 3)….
Pause café

16h15-17h15 :  Catherine BEAUGRAND (Ecole nationale des Beaux-Arts de Lyon) : « Mémoire médium » : l e numérique dans la langue des artistes

17h15-17h45 :  Table-ronde conclusive – ouverte à tous les participants : de la fécondité du mythe de Babel pour appréhender les mondes numériques – essais de définition plurielle des humanités et humanismes – programme à venir du labo junior « Nhumérismes »

Comité scientifique 
Paul Arnould ( Environnement Ville et Société – Lyon 3 )
Benoît Habert ( IXXI – Rhône Alpes)
Christian Henriot ( IAO – Lyon )
Jean-Luc Pinol (LARHRA – ENS Lyon )
La journée est ouverte à toutes celles et ceux qui s’intéressent aux humanités numériques. Nous vous attendons nombreux.  Le programme sera complété dans les prochains jours.
Contact :