Créer, rédiger et valoriser un carnet de recherche

La semaine dernière, j’ai été invité par l’association ENThese à discuter des carnets de recherche. Je n’étais pas le seul à m’exprimer sur le sujet, et je ne crois pas avoir dit tout ce que j’avais listé.

La discussion a eu le mérite d’aborder en deux heures à peu près tous les aspects que les organisateurs souhaitaient aborder. On a pu aussi voir la diversité des pratiques d’écriture comme des objectifs affichés par les carnetiers. Voici quelques remarques que je n’ai évoqué qu’imparfaitement lors de cette rencontre.

Historique des carnets

La création de Miscellanées numériques remonte à 2011, lorsque doctorant et ingénieur en technologies de la formation, j’avais voulu croiser mes pratiques et réflexions dans un seul carnet. Je n’avais ni le temps ni l’envie de créer un blog hypothèses où il aurait fallu justifier en détails d’un projet de carnet. Je tenais aussi au coté informel du blog, que j’avais délibérément souhaité assez peu « scientifique » et aborder des questions pratiques. A la fin de l’année 2013, la soutenance de thèse étant passée, je me suis aperçu que l’aspect jeune chercheur en histoire avait été supplanté par des articles sur les TICE et les humanités numériques.

J’ai alors créé au mois de janvier 2014 un carnet hypotheses Antiquarisme spécialement dédié aux problématiques liées à mon sujet de recherche en Histoire que j’alimente très inégalement, mais dont j’ai bon espoir qu’il s’étoffe d’articles de fond.

Des stratégies différentes

Le fait d’avoir deux carnets m’a conduit à adopter deux stratégies différentes. Si les Miscellanées s’intéressant au numérique ont un objectif à la fois réflexif, pratique et publicitaire (je ne m’en cache pas), Antiquarisme est un carnet lié aux conclusions de ma thèse et ne vise pas spécialement à être publicisé. Il me permet de formaliser quelques thèmes qui me serviront dans le cadre de publications prochaines. Ce cloisonnement en deux carnets a été fait à dessein car à force de diluer les sujets sans trop de cohérence thématique, comme je le fis sur les Miscellanées, on en vient à produire un gloubi boulga indigeste pour le lecteur et pour soi.

Il faut donc réfléchir en amont à la ligne éditoriale qu’on souhaite suivre. Il existe de nombreux carnets aux contenus différents. En dresser une typologie serait fastidieuse, mais si je devais citer un carnet que j’aime, ce serait celui de Caroline Müller Acquis de conscience, qui s’approche véritablement d’un journal de thèse (sur la direction spirituelle au XIXe siècle) où alternent des articles sur ses lectures, ses questionnements, le contenu de ses sources.

La différenciation des carnets que je tiens est aussi liée à mes deux casquettes d’ingénieur pédago et de chercheur ; mais la frontière entre les deux n’est pas hermétique et je ne m’interdis pas de faire dialoguer ces deux espaces d’expression.

Écriture et réécriture

Écrire pour le web n’est pas le même exercice que rédiger un article scientifique. J’avais écrit un billet sur ce sujet il y a deux ans. Les attendus et les objectifs sont différents. Le style d’écriture peut s’en éloigner. Le carnet permet néanmoins de se libérer des contraintes académiques de rédaction.

J’ai opté pour deux styles d’écriture différents. Sur les Miscellanées numériques, je rédige un article en une ou deux heures avec un style peu travaillé. Sur le carnet Antiquarisme, je mets de un à trois jours pour élaborer par touches successives un article. Je m’efforce toutefois de ne pas trop développer mes démonstrations car je pense qu’un carnet n’est pas forcément le support adéquat pour aux textes longs. J’essaie aussi de ne pas trop jargoniser et de bien définir les concepts employé par souci d’être mieux compris.

Pour éviter les pièges de la longueur, on peut évidemment « sérialiser » un sujet en plusieurs articles que l’on postera à intervalles réguliers, ce qui a l’avantage de fidéliser un lectorat et d’aborder tout le champ réflexif envisagé. L’hypertextualité et les notes infrapaginales, toujours possibles, assurent de surcroît un enrichissement digressif aux articles. Le texte numérique est donc ce rhizome possiblement interconnectable à l’infinité du méta-réseau que constitue le web.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Écrire un article, ne signifie pas s’amender totalement d’une cohérence discursive. Cela vaut aussi pour l’ergonomie du carnet. La mise en page se doit d’être aérée dans sa présentation et comme dans son ontologie pour ne pas perdre le lecteur dans une surabondance d’informations.

La relecture est très minutieuse sur Antiquarisme du fait des sources bibliographiques et documentaires mobilisées. On ne peut se permettre un contresens ou une erreur involontaire qui démolirait le raisonnement qu’on déroule. Elle est plus sommaire sur Miscellanées numériques, puisque la rédaction d’article y requiert moins de précision conceptuelle.

L’un des avantages d’un texte numérique réside dans sa réinscriptibilité. Rien n’oblige à laisser le texte tel quel si on s’aperçoit un, deux ou trois mois après d’une erreur, d’une faute de frappe, d’une précision à apporter…

Écrire pour soi ?

Sur ces deux carnets, l’idée de départ est d’abord de coucher, per se, en quelques lignes une idée, une réflexion, une lecture qu’on souhaite mettre en forme et qui servira de point de départ à de nouveaux travaux. Les participants de la réunion d’ENThese se sont d’ailleurs rejoints sur ce thème. On écrit un carnet en rapport à soi. Mais écrire sur un support web n’est pas écrire dans la confidentialité et en privé. Tout contenu publié sur le web est indexé, référencée et sujet à la critique extérieure.

Visibilité, e-reputation et responsabilité éditoriale

L’une des règles du chercheur est de rendre publiques les conclusions de ses travaux. En ce sens, le carnet est un bon medium entre le public et le chercheur.

L’intégration du numérique dans tous les secteurs des sociétés humaines implique une présence, même a minima du chercheur sur le web. Aujourd’hui, la Toile est devenu le premier medium d’information y compris pour les acteurs de l’enseignement supérieur. La visibilité du chercheur se trouve donc accrue et valorisée par le contenu numérique que l’on rend disponible. La tenue d’un carnet permet donc à son rédacteur de soigner qualitativement sa e-reputation. Comme pour toute ressource web, l’ontologie et les meta-données s’avèrent essentielles dans le référencement d’un carnet. Il convient donc de catégoriser et de taguer précisément ses articles comme son carnet.  Si on respecte ces règles de base, les carnets sont bien référencés par les moteurs de recherche. La rubrique « statistiques » des carnets Hypothèses permet d’ailleurs de voir que bien souvent le nombre de robots de moteurs de recherche est plus important que le nombre  visiteurs « humains » !

Il ne faut pas non plus attendre beaucoup de commentaires en bas de ses articles, à moins d’animer un carnet sur un sujet d’études sociétal ou d’actualité qui peut générer du trafic. Cela est lié à la forme même de l’outil blog, issu du web 1.5, où l’information se diffuse selon un modèle arborescent. Le format blog est mal taillé pour des échanges horizontaux, communautaires et réactifs comme le permet aujourd’hui les outils web 2.0 . Devant ce constat, ou motivés par un refus de remarques extérieures, certains carnetiers ont même supprimé les commentaires.

Si on souhaite vulgariser un thème de recherche, la publicisation du carnet s’avérera essentielle et devra dépasser la simple rédaction de contenu pour une médiatisation qui trouvera sa force dans la multicanalité du web. Rien n’empêche de dynamiser les contenus par des graphiques, vidéos, animations.

La médiatisation des contenus passe aussi par l’utilisation des réseaux sociaux. On joue ici sur la logique réticulaire des réseaux et une approche affinitaire. Bien entendu, l’approche des réseaux sociaux doit aussi être raisonnée, il faut opérer des choix parmi l’infinité des services à disposition et utiliser deux ou trois réseaux sociaux les plus à même de valoriser son carnet. Academia et ResearchGate regroupent de nombreux universitaires et permettent de valoriser son carnet mais aussi son CV par un référencement adéquat. Linkedin est un réseau social professionnel plutôt orienté vers le business mais permet de transformer son profil en un portfolio rudimentaire assez intéressant. A titre personnel, le simple fait d’avoir indiqué mon sujet de recherche et la liste de mes articles scientifiques sur Academia m’a permis de prendre contact avec des pontes de ma discipline et d’accroître ma visibilité. Twitter constitue aussi un bon moyen de diffusion en annonçant la parution de ses articles et de toucher éventuellement un public assez large. C’est d’ailleurs mon réseau social préféré pour une activité de diffusion de l’information ainsi que de veille scientifique et professionnelle.

Attention toutefois aux contenus publiés. En tant que responsable éditorial du carnet, l’on est responsable aux yeux de la loi française du contenu publié, y compris de tiers auxquels on donne un droit d’écriture (Code de la Propriété intellectuelle, Loi sur la presse de 1881, loi informatique et liberté de 1978). Publier incombe des devoirs (pas de diffamation, pas d’utilisation de données personnelles d’acteurs vivants sans son autorisation), mais le contenu est protégé par la loi, en particulier par le code de la propriété intellectuelle en tant qu’œuvre originale. Toute reproduction sans le consentement de l’auteur est assimilé à de la contrefaçon, à moins que le carnet soit soumis à une licence Creative commons où à une autre forme d’autorisation.

Valorisation du carnet

Pour conclure cet article, je m’interroge toujours sur la valorisation pratique du carnet de recherche. Le numérique induit de nouvelles pratiques toujours en avance sur leur acceptation par les milieux académiques. Quelle crédit scientifique accorde-t-on aujourd’hui aux carnets dans les milieux académiques ? Quel est son poids dans le CV comme dans le cursus du doctorant et du chercheur ? Sur le plan rédactionnel, doit-on l’inclure comme référence bibliographique ou doit-on créer une webographie indépendante de la bibliographie où ses articles seraient des items à part entière ?

Il est néanmoins incontestable que les carnets créent de la valeur parce qu’ils produisent un contenu certes assez hétérogène, mais révélateur de la formidable richesse du monde académique. Sur le plan personnel, il s’agit d’une expérience d’écriture enrichissante et l’idée de partage de connaissances qu’elle implique.

Retour sur le ThatCamp Lyon

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Le laboratoire junior Nhumerisme de l’École normale supérieure de Lyon auquel j’appartiens, a organisé un ThatCamp à Lyon la semaine dernière du 14 au 17 octobre. Pour faire très bref, un ThatCamp est une « non-conférence » réunissant les utilisateurs et acteurs des humanités numériques. Des ateliers (sous forme de bar camp) sont proposés par les participants qui le désirent. Le nombre d’inscrits s’est monté à une centaine, mais le nombre de participants fut d’environ soixante-dix.

Le thème retenu pour ce ThatCamp fut la visualisation de données, thème à la mode, mais l’événement a largement dépassé ce cadre pour s’interroger avec Frédéric Clavert, sur le futur des ThatCamps francophones, ou encore sur la création d’une revue francophone sur les humanités numériques animé par Aurélien Berra. Nous nous sommes aussi interrogé sur la place des DH dans la cité et particulièrement sur les campus… Il y eut aussi des ateliers organisés par le Médialab de Sciences-Po Paris sur Gephi et d’autres outils encore développement mais prometteurs ; un atelier Python fut aussi proposé ; un autre sur la relation entre l’architecture de l’information et les dataviz par les étudiants Archinfo de l’ENS.

C’était le premier ThatCamp organisé à Lyon, et cela avait toute sa pertinence étant donné l’implication des labos locaux en SHS impliqués dans les humanités numériques… Les Lyonnais ont été bien servis, en particulier le LARHRA avec le pôle histoire numérique, qui a pu s’illustrer – entre autres – sur la géomatique et la modélisation des données lors d’ateliers.

Des notes collaboratives, sur des pads créés à cet effet, ont été prises lors de chaque atelier, si bien que nous avons pu constituer un bon corpus mis en forme lors de la dernière journée, le 17 octobre. La conférence « inaugurale » du mercredi 15 octobre a été faite par  Thierry Joliveau (ISTHME – Université de Saint-Etienne) sur les spatialités numériques a été filmée et est consultable en suivant ce lien https://srv-podcast.univ-lyon3.fr/videos/?video=MEDIA141020172619569 (L’iframe n’aime pas WordPress). J’ai aussi créé un Storify des tweets des participants.

Ce qui m’a frappé, au fil des discussions engagés au cours de ces ateliers, c’est à quel point les humanités numériques souffrent dans certains cas d’un manque de considération sinon de reconnaissance des organismes de tutelle ; la façon de tricher pour obtenir des financements, les a priori et les préjugés des gouvernances, l’absence de vision d’ensemble du numérique dans le cadre de la Recherche en sciences humaines et sociales…

Les événements de type ThatCamp est sont remis en question car ce modèle « bar camp » est en train de basculer dans un « entre-soi » constitué d’habitués sinon de chercheurs et d’ingénieurs fortement impliqués dans des projets estampillés digital humanities. Le défi des prochaines édition sera d’ouvrir le ThatCamp au-delà du public habituel, mais aussi de réfléchir à son contenu pour plus de cohérence : choisir (ou pas) entre manipulation et présentation des outils par exemple… Le questionnement des ThatCampers s’est aussi étendu à la notion même d’humanités numériques définies comme telles dans le manifeste lancé en 2010 lors du ThatCamp Paris. Ce document ne semble plus correspondre aux attentes du public en 2014. Un aggiornamento serait donc à l’ordre du jour par la rédaction d’une charte reprenant les bases du manifeste précédent.

Les humanités numériques françaises ne déméritent pas dans l’infinité des projets ayant cours actuellement, que ce soit dans la création d’outils comme Gephi, dans les initiatives d’encodage de textes patrimoniaux, ou la création de bases de données… Le ThatCamp a le mérite de réunir pour une courte période les acteurs portant ces projets, les faire discuter lors d’ateliers ou de rencontres plus informelles.

Les humanités numériques francophones doivent être mieux reconnues et défendues, mais elles doivent aussi assurer leur visibilité sur le plan national et transnational. L’association Humanistica créée il y a un an au ThatCamp Saint-Mâlo permettra sans doute d’accroître cette visibilité et de fédérer les acteurs de ce secteur dans une communauté de pratiques, qui demande plus que jamais à être reconnu. L’association a d’ailleurs profité du ThatCamp pour tenir son assemblée générale annuelle. Forte d’environ quatre-vingt membres des pays francophones, elle est appelée à grandir dans les mois et années à venir et à jouer son rôle d’interlocuteur incontournable pour les humanités numériques.

Le prochain ThatCamp francophone se tiendra à Paris au mois de juin 2015.

L’unité des humanités numériques : mythe ou réalité ?

La journée d’études inaugurale  du laboratoire junior Nhumerisme de l’Ecole normale supérieure de Lyon  intitulée « la Tour de Babel numérique » s’est tenue le 15 octobre 2013. Ce fut un véritable moment d’échanges et de réflexion autour des humanités numériques. La diversités des interventions nous a montré à quel point l’unité des humanités numériques peut être un leurre…

Les humanités numériques mal nommées

Milad Doueihi  (Université de Laval, Québec) et Frank Girard (ENSSIB, Villeurbanne) partent d’un constat : l’expression même d’humanités numériques est mal choisi.

Le mot d’humanités est pris dans un sens catégoriel : l’ensemble des disciplines des Sciences humaines et sociales.

Le numérique est pris dans un sens différent que ce qu’il définit : le nombre, la masse infinie de données. Il s’agit ici de la dématérialisation de données par le bais des outils informatiques.

Les humanités numériques définiraient donc le processus de digitalisation des sciences humaines et sociales. la définition élude en revanche la réflexivité et les transformations qui s’opèrent par le numérique dans le champ de la Recherche : la technicisation des pratiques d’écriture et de traitement des données. Il conviendrait selon Milad Doueihi de ne plus parler d’humanités numériques mais d’humanisme numérique. En effet, le recours au numérique est uniquement pensé en terme d’instrumentalisation, mais pas en terme de culture. Le numérique modifie radicalement notre rapport au temps, à l’espace et au monde.. Cette conversion numérique, déjà actée dans les usages n’est que rarement pensée sur le plan méthodologique.  Elle n’estompe pas non plus le cloisonnement des champs disciplinaires,  même si le numérique favorise l’établissement de passerelles entre les sciences humaines et sociales sur des objets de recherche communs. Il y a un assujettissement de la technique à la Discipline.

Voir la vidéo de Milad Doueihi

Deux projets différents, deux pratiques distinctes

La présentation des projet Symogih initié en 2007 et dirigé par Francesco Beretta ( CNRS – LARHRA ) et du logiciel Arcane élaboré par Eric Olivier Lochard (Université Montpellier 3) montrent deux logiques différentes dans l’utilisation du numérique. Symogih (Système de Gestion de l’information historique) d’abord a une double finalité

d’une part, mettre au point un système de stockage informatique de l’information historique, à la fois ouvert et collectif, indépendant de la période étudiée ; d’autre part, tirer profit des logiciels existants, si possible gratuits et open source, afin d’exploiter et d’analyser les données récoltées en leur appliquant des outils de cartographie, d’analyse des réseaux, de statistique, d’analyse factorielle, etc.

Les utilisateurs contribuent collectivement à l’élaboration des types d’information et saisissent sur une appli web leurs propres données. A chaque information, une identifiant est créé que l’on peut mettre en relation avec d’autres informations selon des types définis. Les utilisateurs doivent donc connaitre un minimum les architectures de bases de données ( ici le système MERISE), les modélisation des données et éventuellement les opérations d’extractions de données pour exploiter leurs ressources.  Simogyh vise sur l’effet cumulatif pour produire une masse critique d’informations éventuellement réutilisables (biographies, événements)  par la communauté des utilisateurs, une quarantaine actuellement (dont ma pomme). Symogih se veut une plateforme intégrée aux pratiques de recherche des utilisateurs, un outil du quotidien, en évolution constante selon les besoins de la Communauté.

Le logiciel Arcane suit un autre principe et n’est pas une base de données mais un logiciel d’édition.  Arcane est un pionnier en France. Créé en 1996, il avait pour but de donner proposer une alternative à l’éditeur de texte Word.  Le téléchargement doit se faire sur l’ordinateur du chercheur. Arcane efface volontairement toute implication de l’utilisateur en informatique. Les connaissances techniques sont restreintes pour l’utilisateur, lequel importe ses données ( textuelles)  et peut les exploiter de plusieurs manière : lexicométrique, textométrique, cartographique et statistiques.

Antony McKenna (Université de Sant-Etienne) donna un aperçu de l’étendue des possibilités d’Arcane avec la correspondance de Pierre Bayle éditée sous format papier (via un éditeur TEX) et une mise en ligne (par XML-TEI et et un CMS de type SPIP), la mise en relation des réseaux de correspondants. Contrairement à Symogih, la communication sur l’existence d’Arcane est restreinte. Le logiciel n’est pas distribué de façon massive, mais au compte-goutte en dépit d’avantages indéniables.

Il s’agit de deux visions différentes des rapports du chercheur au numérique. Pour Francesco Beretta, le chercheur doit s’impliquer dans le numérique et s’implique dans un démarche de travail collaboratif. Cette implication, lui apporte en dépit de moments difficiles dans la prise en main, des compétences informatiques et numériques ( encodage, exploitation de données, édition web) qu’il peut valoriser dans le cadre de ses activités et de son cursus. Arcane au contraire propose une solution clé en main où les compétences requises pour sa manipulation sont minimes.

Questionnements

Mais la tour de Babel des humanités numériques n’est-elle pas déjà un entre-soi, une élite de chercheurs utilisant les outils pour leur propre compte, bref une praxis hermétique du fait des compétences à acquérir ?

Le numérique est un savoir-écrire un prolongement de la civilisation du livre : que ce soit du code ou du texte, des pratiques rédactionnelles sont requises pour intégrer le numérique à son travail de recherche. Pour Franck Girard, c’est là un enjeu majeur pour la Recherche en France : former son personnel au numérique.

Ce medium qu’est l’écran, doit aussi amener à une réflexivité, une « scénarisation technique » dans le champ de nos disciplines. Le chercheur doit opérer des choix d’outils utiles à son travail et le résultat envisagé. Christine Beaugrand ( Ecole nationale supérieur des beaux-arts, Lyon) nous a ainsi fait part du peu de réflexion fait par les artistes autour des médias numériques. A travers le groupe DatAData, elle essaie de faire réfléchir artistes et étudiants en arts sur l’apport et les usages possibles des médias numériques. Ces médias sont pourtant ce qui lie entre eux des pratiques et des disciplines, mais nous pouvons envisager bien plus.

Tout cela conduit à parler d’une acculturation nécessaire du chercheur. Abandonner progressivement, sans les renier, les oripeaux de la culture du livre pour la culture numérique fondée sur l’ouverture des données et les expériences collaboratives d’écriture, de pratiques. Il ne s’agit pas d’imposer des pratiques, mais de les adapter à la révolution technologique en cours C’est l’humanisme numérique pour lequel plaide Milad Doueihi. Le numérique modifie notre rapport au temps à l’espace et à nous même selon un idéal d’ouverture, de partage. C’est in fine le but de la Recherche : concourir au progrès des sciences et à l’intérêt commun.

Le laboratoire junior Nhumerisme réfléchira au cours des prochains mois sur les pratiques numériques en matière de recherche. Des journées d’études et des ateliers seront organisés au cours de l’année universitaire.

Journées d’études « la Tour de Babel numérique », le 15 octobre 2013

J’ai l’honneur de faire partie d’un labo junior à l’Ecole normale supérieur de Lyon baptisé Nhumérisme. et dédié aux humanités numériques dans le cadre de la recherche en sciences humaines et sociales.
Nous inaugurons une année de rencontres et séminaires par une journée d’étude le 15 octobre

La « Tour de Babel numérique »

journée d’étude inaugurale du labo junior « Nhumérisme »

– mardi 15 octobre 2013 –

10h-18h

Amphithéâtre Descartes, ENS Lyon, site Descartes (LSH)

Cette première journée d’étude a d’abord pour but de présenter le tout nouveau labo junior « Nhumérisme(s) »1 : d’en définir le projet et le programme, d’en exposer les valeurs et les visions du « numérique », de nous situer dans ce champ aux contours incertains. Nous tenterons de définir ce que nous entendons par « humanisme numérique » et de justifier ce glissement assumée « des humanités à l’humanisme numérique », qui désigne peut-être moins un fait ou un processus historique irréversible, qu’un projet, une exigence, une utopie. Humanisme, d’une part, pour souligner que le numérique n’est pas seulement une affaire d’outils et de technique, mais qu’il engage plus profondément nos valeurs, nos usages, nos « traditions », nos héritages, nos identités, notre culture – qu’il est un fait de civilisation.

Humanisme, d’autre part, au sens d’une exigence quasi éthique et philosophique : les nouveaux outils numériques impliquent de nouveaux usages et de nouvelles pratiques, appellent de nouveaux concepts pour penser nos savoirs et nos pratiques, de nouvelles règles pour les évaluer, de nouvelles normes pour les réguler. Si le « numérique » est omniprésent dans notre quotidien, il reste un objet mal identifié, aux frontières mal délimitées, ne serait-ce parce qu’il pénètre toutes les disciplines et tous les « domaines de l’homme » et de la société, depuis les fronts pionniers de la science et du savoir, jusqu’aux recoins les plus intimes de notre vie quotidienne, en passant par les territoires mouvants de l’économie, la société, la politique et la démocratie, l’art et la culture. Le terme de « numérique » se situe enfin à la pliure d’un vaste éventail de jugements de valeur (allant de la technophobie à la technophilie parfois naïve sinon dangereuse) ou d’idées reçues (telles que le leitmotiv de la « révolution numérique ») qui peuvent nuire à sa réputation, et surtout à une appréhension dépassionnée de ce phénomène, sinon « neutre » ou « objective ».

Toutefois, il s’agira moins au cours de cette journée d’en imposer une définition hermétique et figée. Notre parti pris à ce stade est de laisser libre cours à la diversité des approches, des visions et des « langues » numériques : c’est pourquoi cette journée d’étude est placée sous le signe du « babélisme numérique », afin de montrer la richesse et le foisonnement d’un champ qui mute et se reconfigure perpétuellement. Diversité qui peut parfois tourner aux divisions voire aux « guerres » numériques, qui peut passer du dialogue à l’incompréhension voire à l’incommunicabilité entre diverses « communautés » numériques. Unité ou diversité, humanité ou humanité(s), humanisme ou humanisme(s) numériques ? C’est la possibilité même d’une approche unitaire ou unifiée du numérique que nous interrogerons au cours de cette journée.

Après une conférence introductive de Milad Doueihi, penseur de « l’humanisme numérique » et inspirateur de notre projet, la parole sera donnée à tour de rôle à des acteurs ou des communautés d’acteurs, essentiellement lyonnais ou rhône-alpins, qui incarnent diverses approches et pratiques numériques, dans le souci d’atteindre un maximum de représentativité – à défaut de l’exhaustivité. C’est le choix d’un duo intervenant/discutant qui a été privilégié, afin de rendre cette journée plus vivante et « interactive » : une intervention d’environ 30 minutes pour chaque intervenant sera suivie d’une réaction « à chaud » d’une dizaine de minutes par un membre du labo junior, puis d’une discussion avec la salle. Enrichis par ce tour d’horizon, nous clôturerons la journée en tentant de mieux cerner le phénomène numérique et d’en préciser les contours. Au cours d’une « table ronde » ouverte à tous ceux qui le souhaitent, interactive et improvisée, nous tenterons de dégager une définition plurielle de l’humanisme numérique, qui servira de point de départ à notre programme d’activités et nos axes de recherche futurs. Cette journée se présente donc comme une expérience de construction in situ et in progress, au fil des échanges et des témoignages, d’un « Objet Numérique Non Identifié » (ONNI), pourrait-on dire, hybride et plastique, et d’un projet de recherche interdisciplinaire encore en gestation.

Programme provisoire

Matin :
10h-10h30 : accueil des participants – ouverture de la journée
10h30-11h30 : intervention de Milad Doueihi (Laval, Québec) : Pour un humanisme numérique avec une présentation de son livre
11h30-12h30 :  Eric Guichard :  « Elites numériques : les logiques sociales à l’oeuvre dans le monde numérique »
Pause déjeuner (12h30-14h)
Après-midi :
14h-15h : Francesco Beretta ou Pierre Vernus ( LARHRA) :  Une expérience historienne du numérique et du web de données
15h-16h :  Antony McKenna ( ENS – Jean-Monnet Saint-Etienne) et Eric Lochard ! Montpellier 3)  : présentation du Logiciel ARCANE et applications à travers l’exemple de la Correspondance de Pierre Bayle ( Jean-Monnet Saint-Etienne – Eric Lochard (Montpellier 3)….
Pause café

16h15-17h15 :  Catherine BEAUGRAND (Ecole nationale des Beaux-Arts de Lyon) : « Mémoire médium » : l e numérique dans la langue des artistes

17h15-17h45 :  Table-ronde conclusive – ouverte à tous les participants : de la fécondité du mythe de Babel pour appréhender les mondes numériques – essais de définition plurielle des humanités et humanismes – programme à venir du labo junior « Nhumérismes »

Comité scientifique 
Paul Arnould ( Environnement Ville et Société – Lyon 3 )
Benoît Habert ( IXXI – Rhône Alpes)
Christian Henriot ( IAO – Lyon )
Jean-Luc Pinol (LARHRA – ENS Lyon )
La journée est ouverte à toutes celles et ceux qui s’intéressent aux humanités numériques. Nous vous attendons nombreux.  Le programme sera complété dans les prochains jours.
Contact :

Remarques et questionnements autour de l’écriture numérique

Si nous souhaitons pleinement adapter la recherche et l’université à l’ère du numérique, il nous faut prendre en considération la question des pratiques, et en particulier celle de l’écriture scientifique.  Rédiger un article c’est déjà opérer en amont du travail de rédaction une réflexion. L’articulation des idées doit faire sens, mais le web est en train de modifier, par les contraintes techniques et rédactionnelles qu’il impose cet agencement et la façon de l’énoncer.

Enseignants, doctorants, étudiants n’ont pas toujours pris conscience qu’un texte rédigé pour le Web ne contient pas les mêmes informations, et n’obéit pas aux mêmes conventions qu’un article destiné à une revue papier. La rédaction de ma thèse m’a fait prendre conscience de ces techniques narratives différentes et sur ce point, il y a tout un travail de sensibilisation, de formation, d’apprentissage à effectuer.

 J’ai un article disponible en ligne sur revues.org. (voir le billet précédent sur le scandale INIST/ Refdoc).  Je le trouve très imparfait et j’aurais dû effectuer une énième relecture.  J’ai d’abord rédigé mon article selon les normes imposées, mais on ne m’avait pas dit qu’il serait disponible en ligne. J’ai donc écrit cet article comme un article scientifique classique bâti autour d’un plan. A sa lecture il m’a paru évident qu’il n’était pas au « format numérique » .

L’écriture d’un article « classique »  suit le schéma d’un plan ordonné (en trois parties chez les historiens) autour d’une approche réflexive hypothético-déductive, favorisant un enchaînement des idées et des arguments.  Un contenu web (dans notre cas tout texte informel et/ou extra-académique mais lié de près ou de loin à des activités de recherche ou d’enseignement)  ne suit pas forcément cette articulation structurée, organisée, affiliée, bref  un déroulement « logique » ; mais un plan plus confus qui préfère la digression , le renvoi, la rectification, l’interrogation. L’écriture y est moins On y retrouve ici l’opposition que faisaient Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux entre le savoir (ou) pensée « arborescente » (filiation/tronc-racines, verticalité) et le savoir (ou pensée) « rhizomatique » (résiliarité, collectivité, horizontalité).

Il est évident que le numérique favorise la rédaction et la lecture de textes courts, mais la rédaction dépend du format adopté. On n’écrit pas pareil selon le média adopté, numérique ou papier.  Il faut adapter son texte à des formats différents, et le régime d’écriture se trouve modifié, mais jusqu’à quel point ? L’articulation des idées diffère car la finalité diverge. En règle générale, on écrit un article scientifique pour démontrer de façon formelle un point particulier. La rédaction d’un contenu web, est plutôt destiné, ce me semble, à informer. Ce sont deux démarches intellectuelles différentes.

Ma question est la suivante : ne doit-on pas rédiger adapter d’emblée son écriture au format digital ? J’entends par là, répondre aux normes numériques dès sa rédaction. Et quelles sont ces normes ? La longueur ? Le style ?  Je m’interroge encore sur ces critères.

 J’ai pris le parti de rédiger l’introduction de mon édition critique directement sur format numérique, sans passer par le papier, y compris pour le « plan ». En revanche, toutes mes notes bibliographiques sont sur papier. J’ai environ 1500 pages de notes qui m’ont servi non seulement à écrire ce texte, mais aussi à préciser quelques points de théologie ou d’histoire parmi les lettres de mon corpus.  Je dresse le plan et rédige de longs passages d’articles sur papier.

Je fais partie d’une génération « hybride ». J’ai connu les heures de cours à griffonner au stylo à plume les péroraisons de mes professeurs à l’université, mais je ne me suis pas converti à l’annotation de livres sur traitement de texte. Je tiens encore au papier, à sa texture,aux courbes d’une écriture. Aussi suis-je amusé et étonné lorsque j’ai le loisir d’observer un amphi de quatre cent étudiants pratiquement tous munis d’un ordinateur portable. Désormais, au lieu d’entendre le silence, on entendant le bruit de centaines de doigts tapoter les touches des appareils. Connaissent-ils la douce calligraphie de leurs ami(e)s de rang ? 

Mais plus que la question scripturaire, c’est aussi la réception du texte qui se trouve « modifiée ». L’un des intérêts du numériques réside moins dans la visibilité (considérablement accrue) du travail de recherche que dans l’interactivité suivant sa publication. Que ce soit sur un blog ou sur un carnet de revues.org, le lecteur a la possibilité de contacter l’auteur, et de commenter le texte. Le Web 2.0  stimule la dimension critique de la réception du texte et élargit le lectorat au-delà d’un public traditionnel académique. Il n’est pas toujours facile pour un chercheur d’accepter qu’un tiers n’étant pas issu du « sérail » puisse commenter un travail long, et fastidieux. Pourtant, ces remarques, si elles sont constructives permettent d’enrichir le texte, et le cas échéant de l’amender, de le rectifier par la discussion engagée entre l’auteur et ses commentateurs. Le numérique donne au texte l’apparence d’un travail intellectuel en progression constante.

Il faudrait donc dès la genèse du texte, entreprendre un exercice de rédaction « numérique », et adapter sa pensée à ce schéma Web, c’est-à-dire condenser son argumentation avec clarté, mais aussi prendre en considération que le texte peut s’enrichir d’apports extérieurs et ainsi évoluer  grâce à sa réinscriptibilité.

Les Lettres de Pierre Bayle : un exemple d’édition électronique

L’Institut Claude Longeon de l’Université de Saint Etienne, a publié en ligne avec le concours de l’Institut d’Histoire de la Pensée Classique (regroupant au sein de l’UMR 5037 des équipes de l’Université Clermont-Ferrand II, de l’Université Lyon II et de l’ École Normale Supérieure de Lyon) une partie de la correspondance du journaliste et philosophe protestant Pierre Bayle (1647-1705).

La publication de cette correspondance intervient alors que s’opère une révision complète de la philosophie et de l’oeuvre de Pierre Bayle dans le sillage d’Elizabeth Labrousse et d’Hubert Bost. Les travaux de Gianluca Mori, Gianni Paganini et d’Antony McKenna ont renouvelé l’image d’un des grands observateurs et intermédiaire de la République des Lettres, alors que s’opère la crise de conscience européenne et l’avènement du rationalisme dans tous les domaines d’études. Cette correspondance permet aussi de rattacher Bayle à un réseau spécifique de correspondants en rapport avec ses activités intellectuelles. La correspondance de Bayle a le mérite de redonner à Bayle sa qualité d’intellectuel Protestant et de s’éloigner quelque peu de l’image du philosophe pyrrhonien causée par la publication du Dictionnaire historique et critique en 1697.

La version « papier » publiée par la Voltaire Oxford Foundation n’est pas encore achevée. La correspondance de Pierre Bayle compte plus de 1600 Lettres. Le tome IX est paru en février 2012 et court jusqu’à l’année 1696. A ce jour, 1099 lettres ont été publiées sur papier, mais seules 587 lettres sont disponibles sur version électronique.

Le projet de publication de cette correspondance a été initié par Mme Elizabeth Labrousse, décédée en 2001, historienne du protestantisme et spécialiste de Bayle, et M. Antony McKenna, avec la participation de nombreux historiens : Hubert Bost,  Laurence Bergon, Annie Leroux,  Caroline Verdier, Ruth Whelan, Maria-Cristina Pitassi…  La version électronique a été reprisé par M. McKenna, et Mme Fabienne Vial-Bonacci de l’institut Claude Longeon de l’université de Saint-Etienne (CNRS UMR 5037)

Le site propose pour le moment les cinq premiers tomes de l’édition papier. L’élaboration de la correspondance de Bayle a été faire à l’aide du système ARCANE. Il s’agit d’un système d’édition de texte destiné à produire, enrichir et publier d’importants corpus de ressources et de documents multimédias, réunis dans une base de données documentaire xml-compatible. Il a été conçu pour être l’instrument de travail des auteurs sans compétence informatique particulière, en lieu et place des suites logicielles actuelles. Son efficacité s’exprime particulièrement bien dans les domaines.  Les textes ont été encodés selon un balisage spécifique permettant un double travail critique, interne et externe du document. L’encodage du texte sur Arcane a permis de produire une version papier puis une version XML. Le site a été développé sous SPIP, CMS bien connu des universitaires français pour sa facilité d’utilisation.

Le site propose un rattachement du texte encodé à la visualisation en bas de page d’une reproduction du manuscrit ou de la version imprimée par Bayle dans les Nouvelles de la République des Lettres. La rubrique indexation mène à trois index, un glossaire, une bibliographie, et un index des personnes citées dans la correspondance. Une rubrique « médiathèque » permet de visualiser les portraits des correspondants de Pierre Bayle.

Le site de la correspondance de Pierre Bayle est exemplaire pour la clarté de la mise en page, et la concision du travail d’annotation. Nous ne connaissons pas d’équivalent de correspondance en ligne pour les savants du Grand Siècle. On peut toutefois regretter de ne pas bénéficier d’une version encodée du texte comme on le trouve pour d’autres travaux d’édition de textes en ligne.

Actuellement, il existe en France plusieurs projets d’éditions électronique de textes anciens. En littérature une équipe du CELLF ( Centre d’Etude de la Langue et de la Littérature Françaises des XVIIe et XVIIIe siècles – Université Paris IV Sorbonne) édite  l’Astrée d’Honoré d’Urfé. Ce roman pastoral fut un des best sellers de l’aristocratie française au Grand Siècle. L’édition intégrale des oeuvres de Bossuet, de ses joutes théologiques avec le pasteur Ferry, de Metz, à l’Histoire des variations du protestantisme , la numérisation promet de diffuser plus largement ces oeuvres.

On peut distinguer deux sortes d’édition électronique : la numérisation pure et simple d’un document, et l’édition numérique. Pour la numérisation, voyons deux exemples :

La Bibliothèque nationale permet grâce à Gallica de retrouver plus d’1 millions de textes numérisés., On accède librement à l’intégralité de ces textes, généralement libres de droit donc accessibles au plus grand nombre.

Google Livres permet aussi de retrouver ces textes numérisés avec des accès plus restreints, car Google peut numériser des fonds de bibliothèques sous certaines conditions.  On trouve ainsi des références sur telle ou telle édition de Mauriac, par exemple, mais on ne peut pas toujours avoir accès au texte numérisé. L’avantage de Google Livres est le mode recherche dans le texte, qui permet d’aller directement au mot désiré. Sur Gallica, ce mode n’est pas toujours actif.

L’édition numérique s’inscrit dans cette démarche de numérisation, mais va plus loin. Il ne s’agit pas seulement de numériser des documents , il s’agit aussi d’exploiter la masse d’informations qui y est contenue, de la rendre à la fois lisible et visible.

L’édition numérique s’inscrit pleinement dans le cadre des digital humanities : les sciences humaines et sociales numériques. Les digital humanities constituent un ensemble de méthodes de travail, métiers, pratiques, compétences des personnels des organismes de recherche et d’enseignement supérieur qui sont au contact de l’informatisation des données, et de l’édition électronique, etc. Ces méthodes sont avant tout des outils de travail permettant de faire avancée la recherche. Les digital humanities se basent sur des outils informatiques « ouverts » c’est-à-dire des outils libres de droit ou en libre accès. Pour l’édition numérique, la grande majorité des projets se base sur le langage XML langage informatique plus puissant que le HTML puisqu’il permet de créer ses propres balises. l’encodage TEI (Text Encoding Initiative) suit les recommandations du XML  La TEI est un consortium d’acteurs issus de milieux universitaires ou de la recherche en sciences humaines et sociales et linguistique. Créée en 1987, elle a pour but de proposer des normes d’encodage en XML. Les textes transcrits en XML sont ensuite mis en forme selon des feuillets CSS.

Prenons un exemple : le projet Artamène. Artamène ou le Grand Cyrus, écrit par des époux Scudéry est le plus long roman de la langue française avec 13 095 pages dans l’édition originale, publiée entre 1649 et 1653. Une coopération helvéto-américaine a permis de numériser intégralement ce roman, d’en donner une version électronique sous plusieurs formes.

On a donc plusieurs présentations possibles du texte : soit un texte en mode continu c’est-à-dire ne respectant pas la pagination initiale, soit le texte paginé selon l’édition originale avec une image de la page de l’édition d’origine .

Un résumé de chaque partie et à l’intérieur de chaque chapitre est également disponible, de même qu’un outil fort pratique d’agrandissement de police. Le tout est imprimable. Un moteur de recherche permet de localiser un ou plusieurs termes dans le texte.

L’intégralité du texte et des documents sont libres de droit, à condition de citer la source.

D’autres éditions proposent aussi une version régularisée en corrigeant, par exemple des fautes de typographie, ou « corrigée » avec une orthographe moderne.

Pour une version corrigée, les Bibliothèques virtuelles humanistes  met à disposition ce type de travail critique. Ce projet, développé par le CESR (Centre d’Etudes Supérieures de la Renaissance) de l’université de Tours depuis 2002 numérise et diffuse les livres anciens et documents patrimoniaux en rapport avec les activités du CESR. On trouve sur le site des BVH des fac-similés, c’est-à-dire des ouvrages numérisées, une base textuelle, Epistemon qui propose l’édition d’ouvrages en format XML-TEI.

La consultation des textes encodés peut être fait de différentes manières. Un véritable travail philologique complet a été opéré. On peut choisir une visualisation « originale » du texte, avec une orthographe régularisée ou non pour améliorer le confort de lecture, de voir le cas échéant le texte effacé, ou les ajouts mentionnés…

L’édition numérique des oeuvres des BVH s’efforce de respecter au maximum la mise en page de l’édition originale, jusqu’aux marques d’imprimeur.

Pour des projets véritablement historique avec un appareil critique, on peut consulter l’édition en ligne des édits de pacification précédant l’Edit de Nantes, dirigée par Bernard Barbiche et hébergée par l’Ecole nationale des Chartes.

Bien entendu, ces projets sont à but non lucratif puisque élaborés par des organismes universitaires et/ou de recherche à partir de logiciels libres, de formats ouverts. Ces éditions permettent de valoriser et de diffuser le travail de recherche effectué par ces chercheurs, ces enseignants, ces informaticiens, et on aurait tort de s’en priver… Les possibilités offertes par les nouvelles technologies dans le cadre des digital humanities sont donc prometteuses pour tout chercheur, enseignant. La France est en retard par rapport à d’autres pays comme le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Tous ces projets nécessitent cependant une réelle implication de tous les acteurs, l’élaboration d’une politique numérique par les établissements en solo ou en collaborations ainsi que des financements pour les équipements et la formation.

[Edit : 18 mars 2015 en suivant les remarques du commentaire de Ednomesor.]

theses.fr : moteur de recherche des thèses françaises

Le site theses.fr est une mine d’informations pour l’internaute désireux de trouver une thèse en préparation ou soutenue parmi les 65 000 thèses recensées depuis 2001.

Ce site est le successeur du Fichier Central des Thèses de l’Université Paris X Nanterre qui recensait depuis 1968 les thèses en Lettres et Sciences humaines et sociales en cours de préparation dans les établissement d’Enseignement supérieur français. Il est désormais administré par l’ABES (Agence bibliographique de l’enseignement supérieur), qui gère également les catalogues SUDOC et CALAMES.

Plus qu’un simple fichier, il s’agit d’un véritable moteur de recherche destinée à valoriser la recherche française, faciliter la recherche et l’accès aux thèses.

Le site recense les thèses en cours, le nom des thésards, le nom du sujet et la date de commencement, éventuellement la date de soutenance. Il inventorie 6000 thèses soutenues depuis 2006 et leur texte intégral pour 5000 d’entre elles.

En cours de développement, l’interface de theses.fr permettra l’accès au texte intégral de toutes les thèses soutenues, mais aussi de permettre un moissonnage des metadonnées pour des applications tierces, bibliométriques,etc.

Si on s’amuse à une recherche par nom de directeur de thèse, le catalogue nous indique le nombre de thésards suivis entre 2001 et 2011. Les chiffres ne reflètent pas nécessairement la réalité. les thésards de 2001 ont souvent jeté l’éponge et ne sont plus inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur en 2011. Toutefois, ils subsistent sur la base puis les Ecoles Doctorales ne font qu’inscrire des noms, et n’en enlèvent aucunes. J’ai ainsi trouvé un ami qui a débuté sa thèse en 2003 mais qui l’a arrêté depuis.

Le palmarès qui suit, établi d’après theses.fr vous donne la liste des 10 enseignants en Droit, Lettres et Sciences Humaines, ayant le plus de doctorants à encadrer.

1- François-Paul Blanc : 154 thèsards en Droit public (Université de Perpignan)

2 – Michel Sicard : 106 thésards en Lettres (Université Paris 1)

3- Michel Maffesoli : 104 thésards en Sociologie (Université Paris 5)

4- Michel Bouvier : 99 thésards en Droit public (Université Paris 1)

5- Philippe Delebecque : 97 thésards en Droit des affaires (Université Paris 1)

6- Bernard Castagnède : 94 thésards en Droit fiscal  (Université Paris 1)

7- Dominique Folscheid : 81 thésards en Philosophie (Université Paris Est)

8- Phiippe Dagen : 73 thésards  en Histoire de l’art (Université Paris 1)

8-  Jean-Marie Peretti : 73 thésards en Ressources humaines  (Université de Corte)

9-  Georges Molinié : 72 thésards en Philosophie et Philologie (Université Paris 4) président de l’Université Paris 4 Sorbonne

10- Julia Kristeva 71 thésards en Philosophie et Psychanalyse (Université Paris 7)

On note une sur-représentation de l’université de Paris 1 par rapport à ses consoeurs parisiennes et provinciales. On constate que quelques enseignants médiatisés, Julia Kristeva, Michel Maffesoli dirigent respectivement 104 et 71 doctorants. On ne sait si c’est  la réputation scientifique de M. Maffesoli ou de Mme Kristeva ont incité les étudiants à venir frapper à leur porte, ou la soufre qui entoure le premier, et la respectabilité qui caractérise la seconde.

On peut s’interroger sur la pertinence pour un enseignant d’accepter de suivre 154 thésards dans leurs recherches. Ces chiffres interpellent dans la mesure où beaucoup d’enseignants-chercheurs bénéficient d’une prime d’encadrement doctoral. La légèreté de l’encadrement ne serait-elle pas aussi l’effet d’une baisse des moyens ?

Le directeur de thèse doit se signaler par une écoute et une disponibilité à l’égard de son doctorant. Or, selon plusieurs enseignants, au-delà d’une dizaine, leur rôle de conseil n’est plus tenable face aux tâches administratives, aux heures d’enseignement à donner, aux interventions à préparer, aux colloques à organiser…