Réseaux sociaux académiques : visibilité et partage

J’ai assisté à une conférence très intéressante de Mme Chérifa Boukacem-Zeghmouri de l’université Lyon 1 et de l’URFIST, sur les usages des réseaux sociaux académiques par les enseignants-chercheurs et les chercheurs. Les éléments présentés ne sont pas sans poser quelques pistes stimulantes de réflexions.

 Le premier de ces réseaux sociaux fut Mendeley, créé en Allemagne par deux chercheurs en 2008. L’une des innovations de Mendeley fut de proposer un travail par groupe sur la gestion de références bibliographiques. L’autre innovation fut de proposer une gestion dynamique des références et citations scientifiques. Depuis, Zotero est apparu et a pris une place prépondérante en France, dans les SHS avec des fonctionnalités analogues. Si Zotero reste gratuit quoique limité en capacité de stockage (PDF, images, etc.), Mendeley a été racheté par Elsevier en 2013, l’un des plus grands éditeurs de littérature scientifique mais propose 2Go de capacité de stockage. Parmi les réseaux sociaux les plus récents, on peut noter l’apparition de Kudos, qui mesure l’impact (numérique) autour de l’article téléchargé  en renseignant de nombreux paramètres. Il existe quelques 200 réseaux sociaux académiques dans le monde actuellement, des plus généralistes comme ResearchGate ou Academia, aux plus spécialisés comme Biomed experts. Si certains n’ont pas marché, comme Connotea, d’autres s’en tirent avec tous les honneurs. Academia réunit une communauté de 21 millions de chercheurs en 2015. ResearchGate, 6 millions.

Les réseaux sociaux académiques sont dans l’ensemble nés de frustrations de chercheurs dans leur quotidien : perte de temps sur la gestion des citations, cloisonnement en laboratoires et centres de recherche, multiplication des intermédiaires entre le chercheur et ses sources…. L’idée est de massifier un concept (bookmarking, mise en réseau de chercheurs) pour atteindre une masse critique en terme de visibilité et donc d’utilisateurs. Une fois l’objectif atteint l’objectif de ces starts-up est de s’imposer comme un intermédiaire entre les éditeurs scientifiques ou d’autres acteurs scientifiques en monétisant les contenus téléchargés par les utilisateurs. D’autres préfèrent gagner de l’argent en vendant leur entreprise à un éditeur ou à un autre acteur du secteur numérique.

Les réseaux sociaux académiques ne produisent pas de contenus mais les héberge et et en assurent la visibilité. Academia encourage ses utilisateurs à télécharger (et non déposer) ses documents et à les partager avec la communauté… La visibilité est devenu un enjeu majeur pour les chercheurs dans un contexte de recherche de plus en plus concurrentiel. Elle explique pour partie l’intérêt et l’utilisation grandissante des réseaux sociaux académiques.

Un autre aspect de cet attrait pour les réseaux sociaux académiques réside selon moi dans ce que j’appelle le décloisonnement des chercheurs. La course aux financements pour les projets de recherche implique un travail de plus en plus collaboratif et interdisciplinaire entre chercheurs (du moins en SHS d’après ce que je peux en voir). Les moyens de coordination, de collaboration et donc de communication offerts par ces outils numériques permettent désormais un travail commun partagé, synchrone ou asynchrone, présentiel ou distanciel.

Enfin, ces réseaux sociaux proposent une désintermédiation pour le chercheur. Les acteurs publics ou privés traditionnels de la recherche : bibliothèques, laboratoires et universités, dépôts d’archives publiques ou privées, éditeurs perdent leur rôle au profit des réseaux sociaux académiques qui offrent à la fois un sentiment d’appartenance à une communauté scientifique construite par l’utilisateur lui même, un accès direct à des ressources (articles voire archives) partagées, et une visibilité à l’échelle internationale que peuvent difficilement offrir les laboratoires, cela dépend de leur rayonnement et de la qualité de leurs membres.  L’enjeu de ces acteurs traditionnels sera à l’avenir de produire de la valeur ajoutée sur les services qu’ils proposent.

Les réseaux sociaux académiques offrent ainsi en effet trois leviers essentiels au chercheur : la visibilité, le partage et la dynamique communautaire. Les éditeurs sont les premiers touchés. Ils sont concurrencés sur la création et la diffusion de contenus, et n’ont plus le monopole de leur valorisation. Il est vrai que certains tarifs exorbitants pour publier dans une revue prestigieuse peuvent dissuader le jeune chercheur en quête de notoriété.

Il faut toutefois se méfier des réseaux sociaux académiques. La monétisation des contenus et des données, même si elle paraît plus limitée que sur les réseaux sociaux classiques, existe bel et bien puisque leurs créateurs étant bien souvent des chercheurs eux-même, le poids de la communauté peut les dissuader de commettre quelque acte indélicat. Il faut bien lire les conditions générales d’utilisation pour s’assurer que les contenus téléchargés ne soient pas la propriété de ces réseaux sociaux. Il existe d’autres moyens gratuits de partager des articles et documents en ligne, comme les dépôts d’archives ouvertes, tel HAL SHS en France.

A titre personnel, je possède plusieurs comptes sur les réseaux sociaux académiques : sur Academia, ResearchGate, Mendeley et Zotero. Je n’ai pas déposé d’articles sur ces réseaux, en revanche j’ai fait des liens pour ceux que l’on retrouve en ligne sur revues.org. Pour ce dernier, j’ai environ 1200 références bibliographiques déposées correspondant à ma thèse d’histoire. Zotero est devenu un outil de travail quotidien dans mes travaux de recherche et j’aurais du mal à m’en passer. L’info est immédiatement disponible et duplicable dans le format que j’ai choisi. Les réseaux sociaux académiques sont également devenus des outils de première importance pour qui en a saisi la signification, mais il ne faut pas en attendre trop. Seuls les plus assidus trouveront une réelle utilité en matière de visibilité et de partage.

Pour aller plus loin :

Aline Bouchard : Où en est-on des réseaux sociaux académiques ? (Mai 2015)

Aline Bouchard:  Pour une utilisation critique des réseaux sociaux académiques (Février 2014)

 

 

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Les Journées du E-Learning les 26 et 27 juin 2014 : la qualité au profit de l’apprentissage

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Comme chaque année, j’assure la fonction de gestionnaire de communauté sur le Web pour l’événement organisé par mon service : les Journées du E-Learning. En dépit d’un thème, le E-Learning qui pourrait apparaître peu porteur, les Journées du E-Learning restent le principal événement de l’université Lyon 3 par sa fréquentation, de 400 à 500 personnes par an, sur deux jours.

Cette année, le thème abordé est celui de la « qualité au profit de l’apprentissage » et plus précisément de l’approche itérative symbolisée par la roue de William Deming « Plan Do Check Act »  : toute action doit être soumise à une évaluation qui conditionnera à nouveau une action.

L’enjeu de cette approche dans le domaine techno-pédagogique est de développer la qualité de l’apprentissage à l’aide du numérique.

Le programme et les inscriptions se font sur le site des Journées du E-Learning.

Le programme de la plénière s’annonce particulièrement alléchant avec la présence du philosophe Bernard Stiegler, de l’avocat Olivier Iteanu, de France Henri membre de la TELUQ, et peut-être de la présidente de la CNIL, Isabelle Falque Pierrotin.

Des ateliers sont aussi prévus et en cours de constitution. Ils seront disponibles sur le site des Journées et il faudra s’inscrire pour y participer.

Les inscriptions sont gratuites pour les personnes issues du secteur public (Compter 30 euro si vous souhaitez déjeuner sur place les deux jours), et 95 euro pour les personnes du secteur privé (repas inclus).

La plénière sera retransmise en live sur le site des Journées, et de même pour les tables rondes que nous organiserons en atelier autour de sujets liés à la massification du e-learning (MOOC, enjeux juridiques, etc…)

On se voit à Lyon les 26 et 27 juin ?

 

La bande dessinée à l’ère numérique : la narration entre continuité et expérimentation

Media Entity, BD d'anticipation ( ressource Licence CC BY-NC-SA 3.0.)

Media Entity, BD d’anticipation ( ressource Licence CC BY-NC-SA 3.0.)

Le laboratoire Nhumerisme a co-organisé une journée d’études consacrée à la bande dessinée à l’heure du numérique le 7 novembre à l’Ecole normale supérieure de Lyon.

Nous avons pu entendre plusieurs acteurs du monde de la Bande dessinée nous parle de leurs lien avec le numérique : auteurs, scénaristes, éditeurs, et chercheurs avec des approches différentes.

Tout d’abord, Kris et ont évoqué la Revue Dessinée. Cette publication créée récemment joue sur les supports, papiers et numériques, pour proposer un produit au contenu assez classique. La revue dessinée est une revue qui traite d’actualité par le dessin. Son fonctionnement est éclaté géographiquement entre Lyon et Paris. Mais le groupe mise surtout sur le support papier. Le numérique n’est qu’un support d’appoint pour attirer les lecteurs. Le numérique n’est vu que dans la continuité du papier. Une application iPad (et pas seulement Androïd) permet certes d’acheter une version numérique, mais elle n’est qu’une version numérisée du support physique. D’autre part, le nombre d’achats sur support numérique est limité. La France n’est pas un marché propice à ce genre de format.

L’approche des dessinateurs est classique et conforte ce que nous disait Milad Doueihi au mois d’octobre : que ce soit sur laptop ou sur l’écran de l’ordinateur, le numérique se conçoit comme un prolongement de la culture papier.  La revue numérique est une revue traditionnelle, mais de manière générale j’ai découvert que le public amateur de BD est un public conservateur. De fait, la Revue n’expérimente pas les possibilités offertes par le numérique  pour enrichir le récit, alterner les points de vue, dynamiser le dessin.

L’après-midi fut plus riche en expérimentation numérique. Lna Morandi nous a présenté son projet de BD interactive proposé dans le cadre de son cursus à l’école Emile Kohl. Klash est une BD partant d’un fait divers particulier : comment une coiffeuse russe experte en karaté a séquestré son agresseur pendant plusieurs jours. De cette actualité, Lna a imaginé un scénario interactif avec une atmosphère vraiment prenante. Le récit suit plusieurs pistes, les points de vue sont multipliés puis Lna a imaginé un scenario autour de deux personnages. Klash est conçu pour une utilisation numérique sur tablette, avec une approche turbo média (1). Le récit lui même est résumé de façon visuelle : les récits possibles et le fil conducteur sont montrés sous la forme d’un plan de métro, avec ses lignes (de fuite) et ses stations (scénaristiques).

Mais le projet le plus abouti et le plus « numérique » reste Media Entity, une BD d’anticipation. Présentée par son scénariste, Simon, Media Entity joue la carte du numérique et de la réalité augmentée par une approche à la fois turbo média et trans média (2). Le scenario même par lui même de réseaux sociaux : l’altération ou la corruption d’identité sur les réseaux sociaux par le fait que votre profil « mute » et se mette à agir de façon incontrôlable. Media Entity  entraîne  le lecteur dans un récit immersif mêlant papier, web, e-book, sur de multiples supports : smartphones, tablettes, avec pour les plus motivés un jeu de pistes dans plusieurs villes d’Europe.

En écho à ces projets, Julien Falgas (Université de Lorraine) et Pascal Robert (ENSSIB – Lyon) ont donné l’avis de chercheurs sur la Bande Dessinée à l’ère du numérique. En tant que doctorant, Julien a retracé l’histoire déjà riche de la BD sur le web, en insistant sur la notion d’hybridation. Pascal Robert a lui insisté sur le jeu de miroir entre BD et numérique. La bande dessinée est ainsi montrée dans sa filiation à la littérature. La BD n’est qu’une mise en « image » de la narration. En revanche, et malgré un apparentement évident, la BD a plus de mal avec le numérique. D’abord au niveau de la narration. Klash et Media Entity ont ainsi montré comment la logique d’une narration linéaire peut-être brouillée par le numérique par le recours aux nouvelles technologies. Le medium écran et la réactivité que peut apporter le numérique transforme radicalement le rapport à la temporalité et à la narration si il est astucieusement employé et scénarisé. Mais selon M. Robert,  le rapport pourrait être inverse : le numérique aurait aussi apprendre de la Bande Dessinée. Les connivences sont là, évidentes : les limites du cadres, le graphisme et le visuel, l’écrit aussi…

Voilà donc l’enseignement de cette journée ! Si la Bande Dessinée peut se trouver bouleversée par le numérique tout en contribuant à son évolution, pourquoi les humanités ne pourraient le faire ? Renversons les perspectives ! Interrogeons nous, comme M. Robert sur l’apport des sciences humaines et sociales au numérique. N’y-a-t-il pas une généalogie, et des enseignements à en tirer ? C’est ce que à quoi le laboratoire Nhumerisme s’attèle : démêler l’écheveau de ces liens qui connectent le chercheur au monde digital.

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(1) Turbo média : scénarisation d’une BD jouant sur les modalités de lecture offertes par les outils et supports numériques. On est souvent proche d’une lecture de type « diaporama » jouant sur l’interactivité du support (espace de l’écran temporalité du clic, visibilité des images…). On sort de la linéarité narrative classique proposée par le format papier.

(2) Trans média : hybridation de la BD avec d’autres supports numériques ou non : tablettes, smartphones, papier…

L’unité des humanités numériques : mythe ou réalité ?

La journée d’études inaugurale  du laboratoire junior Nhumerisme de l’Ecole normale supérieure de Lyon  intitulée « la Tour de Babel numérique » s’est tenue le 15 octobre 2013. Ce fut un véritable moment d’échanges et de réflexion autour des humanités numériques. La diversités des interventions nous a montré à quel point l’unité des humanités numériques peut être un leurre…

Les humanités numériques mal nommées

Milad Doueihi  (Université de Laval, Québec) et Frank Girard (ENSSIB, Villeurbanne) partent d’un constat : l’expression même d’humanités numériques est mal choisi.

Le mot d’humanités est pris dans un sens catégoriel : l’ensemble des disciplines des Sciences humaines et sociales.

Le numérique est pris dans un sens différent que ce qu’il définit : le nombre, la masse infinie de données. Il s’agit ici de la dématérialisation de données par le bais des outils informatiques.

Les humanités numériques définiraient donc le processus de digitalisation des sciences humaines et sociales. la définition élude en revanche la réflexivité et les transformations qui s’opèrent par le numérique dans le champ de la Recherche : la technicisation des pratiques d’écriture et de traitement des données. Il conviendrait selon Milad Doueihi de ne plus parler d’humanités numériques mais d’humanisme numérique. En effet, le recours au numérique est uniquement pensé en terme d’instrumentalisation, mais pas en terme de culture. Le numérique modifie radicalement notre rapport au temps, à l’espace et au monde.. Cette conversion numérique, déjà actée dans les usages n’est que rarement pensée sur le plan méthodologique.  Elle n’estompe pas non plus le cloisonnement des champs disciplinaires,  même si le numérique favorise l’établissement de passerelles entre les sciences humaines et sociales sur des objets de recherche communs. Il y a un assujettissement de la technique à la Discipline.

Voir la vidéo de Milad Doueihi

Deux projets différents, deux pratiques distinctes

La présentation des projet Symogih initié en 2007 et dirigé par Francesco Beretta ( CNRS – LARHRA ) et du logiciel Arcane élaboré par Eric Olivier Lochard (Université Montpellier 3) montrent deux logiques différentes dans l’utilisation du numérique. Symogih (Système de Gestion de l’information historique) d’abord a une double finalité

d’une part, mettre au point un système de stockage informatique de l’information historique, à la fois ouvert et collectif, indépendant de la période étudiée ; d’autre part, tirer profit des logiciels existants, si possible gratuits et open source, afin d’exploiter et d’analyser les données récoltées en leur appliquant des outils de cartographie, d’analyse des réseaux, de statistique, d’analyse factorielle, etc.

Les utilisateurs contribuent collectivement à l’élaboration des types d’information et saisissent sur une appli web leurs propres données. A chaque information, une identifiant est créé que l’on peut mettre en relation avec d’autres informations selon des types définis. Les utilisateurs doivent donc connaitre un minimum les architectures de bases de données ( ici le système MERISE), les modélisation des données et éventuellement les opérations d’extractions de données pour exploiter leurs ressources.  Simogyh vise sur l’effet cumulatif pour produire une masse critique d’informations éventuellement réutilisables (biographies, événements)  par la communauté des utilisateurs, une quarantaine actuellement (dont ma pomme). Symogih se veut une plateforme intégrée aux pratiques de recherche des utilisateurs, un outil du quotidien, en évolution constante selon les besoins de la Communauté.

Le logiciel Arcane suit un autre principe et n’est pas une base de données mais un logiciel d’édition.  Arcane est un pionnier en France. Créé en 1996, il avait pour but de donner proposer une alternative à l’éditeur de texte Word.  Le téléchargement doit se faire sur l’ordinateur du chercheur. Arcane efface volontairement toute implication de l’utilisateur en informatique. Les connaissances techniques sont restreintes pour l’utilisateur, lequel importe ses données ( textuelles)  et peut les exploiter de plusieurs manière : lexicométrique, textométrique, cartographique et statistiques.

Antony McKenna (Université de Sant-Etienne) donna un aperçu de l’étendue des possibilités d’Arcane avec la correspondance de Pierre Bayle éditée sous format papier (via un éditeur TEX) et une mise en ligne (par XML-TEI et et un CMS de type SPIP), la mise en relation des réseaux de correspondants. Contrairement à Symogih, la communication sur l’existence d’Arcane est restreinte. Le logiciel n’est pas distribué de façon massive, mais au compte-goutte en dépit d’avantages indéniables.

Il s’agit de deux visions différentes des rapports du chercheur au numérique. Pour Francesco Beretta, le chercheur doit s’impliquer dans le numérique et s’implique dans un démarche de travail collaboratif. Cette implication, lui apporte en dépit de moments difficiles dans la prise en main, des compétences informatiques et numériques ( encodage, exploitation de données, édition web) qu’il peut valoriser dans le cadre de ses activités et de son cursus. Arcane au contraire propose une solution clé en main où les compétences requises pour sa manipulation sont minimes.

Questionnements

Mais la tour de Babel des humanités numériques n’est-elle pas déjà un entre-soi, une élite de chercheurs utilisant les outils pour leur propre compte, bref une praxis hermétique du fait des compétences à acquérir ?

Le numérique est un savoir-écrire un prolongement de la civilisation du livre : que ce soit du code ou du texte, des pratiques rédactionnelles sont requises pour intégrer le numérique à son travail de recherche. Pour Franck Girard, c’est là un enjeu majeur pour la Recherche en France : former son personnel au numérique.

Ce medium qu’est l’écran, doit aussi amener à une réflexivité, une « scénarisation technique » dans le champ de nos disciplines. Le chercheur doit opérer des choix d’outils utiles à son travail et le résultat envisagé. Christine Beaugrand ( Ecole nationale supérieur des beaux-arts, Lyon) nous a ainsi fait part du peu de réflexion fait par les artistes autour des médias numériques. A travers le groupe DatAData, elle essaie de faire réfléchir artistes et étudiants en arts sur l’apport et les usages possibles des médias numériques. Ces médias sont pourtant ce qui lie entre eux des pratiques et des disciplines, mais nous pouvons envisager bien plus.

Tout cela conduit à parler d’une acculturation nécessaire du chercheur. Abandonner progressivement, sans les renier, les oripeaux de la culture du livre pour la culture numérique fondée sur l’ouverture des données et les expériences collaboratives d’écriture, de pratiques. Il ne s’agit pas d’imposer des pratiques, mais de les adapter à la révolution technologique en cours C’est l’humanisme numérique pour lequel plaide Milad Doueihi. Le numérique modifie notre rapport au temps à l’espace et à nous même selon un idéal d’ouverture, de partage. C’est in fine le but de la Recherche : concourir au progrès des sciences et à l’intérêt commun.

Le laboratoire junior Nhumerisme réfléchira au cours des prochains mois sur les pratiques numériques en matière de recherche. Des journées d’études et des ateliers seront organisés au cours de l’année universitaire.

Journées d’études « la Tour de Babel numérique », le 15 octobre 2013

J’ai l’honneur de faire partie d’un labo junior à l’Ecole normale supérieur de Lyon baptisé Nhumérisme. et dédié aux humanités numériques dans le cadre de la recherche en sciences humaines et sociales.
Nous inaugurons une année de rencontres et séminaires par une journée d’étude le 15 octobre

La « Tour de Babel numérique »

journée d’étude inaugurale du labo junior « Nhumérisme »

– mardi 15 octobre 2013 –

10h-18h

Amphithéâtre Descartes, ENS Lyon, site Descartes (LSH)

Cette première journée d’étude a d’abord pour but de présenter le tout nouveau labo junior « Nhumérisme(s) »1 : d’en définir le projet et le programme, d’en exposer les valeurs et les visions du « numérique », de nous situer dans ce champ aux contours incertains. Nous tenterons de définir ce que nous entendons par « humanisme numérique » et de justifier ce glissement assumée « des humanités à l’humanisme numérique », qui désigne peut-être moins un fait ou un processus historique irréversible, qu’un projet, une exigence, une utopie. Humanisme, d’une part, pour souligner que le numérique n’est pas seulement une affaire d’outils et de technique, mais qu’il engage plus profondément nos valeurs, nos usages, nos « traditions », nos héritages, nos identités, notre culture – qu’il est un fait de civilisation.

Humanisme, d’autre part, au sens d’une exigence quasi éthique et philosophique : les nouveaux outils numériques impliquent de nouveaux usages et de nouvelles pratiques, appellent de nouveaux concepts pour penser nos savoirs et nos pratiques, de nouvelles règles pour les évaluer, de nouvelles normes pour les réguler. Si le « numérique » est omniprésent dans notre quotidien, il reste un objet mal identifié, aux frontières mal délimitées, ne serait-ce parce qu’il pénètre toutes les disciplines et tous les « domaines de l’homme » et de la société, depuis les fronts pionniers de la science et du savoir, jusqu’aux recoins les plus intimes de notre vie quotidienne, en passant par les territoires mouvants de l’économie, la société, la politique et la démocratie, l’art et la culture. Le terme de « numérique » se situe enfin à la pliure d’un vaste éventail de jugements de valeur (allant de la technophobie à la technophilie parfois naïve sinon dangereuse) ou d’idées reçues (telles que le leitmotiv de la « révolution numérique ») qui peuvent nuire à sa réputation, et surtout à une appréhension dépassionnée de ce phénomène, sinon « neutre » ou « objective ».

Toutefois, il s’agira moins au cours de cette journée d’en imposer une définition hermétique et figée. Notre parti pris à ce stade est de laisser libre cours à la diversité des approches, des visions et des « langues » numériques : c’est pourquoi cette journée d’étude est placée sous le signe du « babélisme numérique », afin de montrer la richesse et le foisonnement d’un champ qui mute et se reconfigure perpétuellement. Diversité qui peut parfois tourner aux divisions voire aux « guerres » numériques, qui peut passer du dialogue à l’incompréhension voire à l’incommunicabilité entre diverses « communautés » numériques. Unité ou diversité, humanité ou humanité(s), humanisme ou humanisme(s) numériques ? C’est la possibilité même d’une approche unitaire ou unifiée du numérique que nous interrogerons au cours de cette journée.

Après une conférence introductive de Milad Doueihi, penseur de « l’humanisme numérique » et inspirateur de notre projet, la parole sera donnée à tour de rôle à des acteurs ou des communautés d’acteurs, essentiellement lyonnais ou rhône-alpins, qui incarnent diverses approches et pratiques numériques, dans le souci d’atteindre un maximum de représentativité – à défaut de l’exhaustivité. C’est le choix d’un duo intervenant/discutant qui a été privilégié, afin de rendre cette journée plus vivante et « interactive » : une intervention d’environ 30 minutes pour chaque intervenant sera suivie d’une réaction « à chaud » d’une dizaine de minutes par un membre du labo junior, puis d’une discussion avec la salle. Enrichis par ce tour d’horizon, nous clôturerons la journée en tentant de mieux cerner le phénomène numérique et d’en préciser les contours. Au cours d’une « table ronde » ouverte à tous ceux qui le souhaitent, interactive et improvisée, nous tenterons de dégager une définition plurielle de l’humanisme numérique, qui servira de point de départ à notre programme d’activités et nos axes de recherche futurs. Cette journée se présente donc comme une expérience de construction in situ et in progress, au fil des échanges et des témoignages, d’un « Objet Numérique Non Identifié » (ONNI), pourrait-on dire, hybride et plastique, et d’un projet de recherche interdisciplinaire encore en gestation.

Programme provisoire

Matin :
10h-10h30 : accueil des participants – ouverture de la journée
10h30-11h30 : intervention de Milad Doueihi (Laval, Québec) : Pour un humanisme numérique avec une présentation de son livre
11h30-12h30 :  Eric Guichard :  « Elites numériques : les logiques sociales à l’oeuvre dans le monde numérique »
Pause déjeuner (12h30-14h)
Après-midi :
14h-15h : Francesco Beretta ou Pierre Vernus ( LARHRA) :  Une expérience historienne du numérique et du web de données
15h-16h :  Antony McKenna ( ENS – Jean-Monnet Saint-Etienne) et Eric Lochard ! Montpellier 3)  : présentation du Logiciel ARCANE et applications à travers l’exemple de la Correspondance de Pierre Bayle ( Jean-Monnet Saint-Etienne – Eric Lochard (Montpellier 3)….
Pause café

16h15-17h15 :  Catherine BEAUGRAND (Ecole nationale des Beaux-Arts de Lyon) : « Mémoire médium » : l e numérique dans la langue des artistes

17h15-17h45 :  Table-ronde conclusive – ouverte à tous les participants : de la fécondité du mythe de Babel pour appréhender les mondes numériques – essais de définition plurielle des humanités et humanismes – programme à venir du labo junior « Nhumérismes »

Comité scientifique 
Paul Arnould ( Environnement Ville et Société – Lyon 3 )
Benoît Habert ( IXXI – Rhône Alpes)
Christian Henriot ( IAO – Lyon )
Jean-Luc Pinol (LARHRA – ENS Lyon )
La journée est ouverte à toutes celles et ceux qui s’intéressent aux humanités numériques. Nous vous attendons nombreux.  Le programme sera complété dans les prochains jours.
Contact :

Digiphrénie et temporalité numérique

C’est en écoutant l’excellente émission radiophonique La Planète Bleue de Yves Blanc que j’ai découvert le travail de Douglas Rushkoff sur la modificiation perception de la temporalité par les nouvelles technologies. Ce livre est paru cette année sous le titre, Present Shock : When everything Happens Now,

Ce que dit Rushkoff dans son ouvrage (que je pense acheter) et cet interview dans le quotidien Libération, c’est que l’essor du numérique et en particulier des réseaux sociaux a favorisé un « ultra présentisme », qu’impose la réactivité des médias numériques.

Si le XXe siècle était celui du futurisme et des utopies, le XXIe siècle serait celui du présentisme. Nous sommes sans cesse distraits par nos gadgets technologiques : téléphones mobiles, ordinateurs, tablettes. Ca vibre, ça sonne, ça alerte, ça signale, ce sont autant d’injonctions à répondre à l’urgence, à favoriser l’instantanéité au détriment de la réflexion et du temps long.

Cela conduit selon Rushkoff à une digiphrénie, une schizophrénie digitale, où maîtriser notre identité numérique, et les sollicitations constantes de nos appareils s’avère vaine. Le chercheur note que cette maîtrise est vaine puisqu’impossible et engendre la frustration chez l’utilisateur. J’utiliserai désormais ce terme car il correspond aux problématiques de la e-reputation que nous tentons d’exposer aux étudiants et aux enseignants.

La question de la temporalité est aussi un sujet passionnant à étudier lorsqu’on s’intéresse au numérique. L’accaparement des facultés de l’utilisateur qu’exigent les appareils informatiques modifient la perception de la temporalité que nous avons.  Du point de vue de la pratique, comment expliquer que le temps semble passer plus vite lorsqu’on joue à World of Warcraft, ou lorsqu’on s’adonne à l’exploitation de données sur tableur ?

L’avènement du web 2.0 semble avoir accéléré le temps, et les délais de réactivité sont de plus en plus restreints, au détriment de la réflexion individuelle ou collective.

Voici un exemple tiré de l’affaire Bradley Manning.

Ce soldat américain de 25 ans qui donna des informations militaires à Wikileaks fut condamné le 21 août 2013 à 35 années de prison par un tribunal. Le lendemain de sa condamnation, le 22 août, Manning annonce vouloir changer de sexe et se faire appeller Chelsea. Les réactions sur l’article Wikipedia consacré au militaire sont quasi immédiates avec des changements entiers de notice, et la prise en compte de la transidentité de l’intéressé(e) en remplaçant « il » par « elle », effectué par des militants transgenre.

A gauche la version augmentée du 23/8 suite aux propos de Manning. A droite, la version proposée sur WP le 24 août

A gauche la version augmentée du 23/8 suite aux propos de Manning. A droite, la version proposée sur WP le 24 août

Wikipedia n’est pas un site militant, mais une encyclopédie collaborative. Le choix de Wikipedia reste le statu quo sur l’identité de Manning, en ne signalant que la volonté de changer de sexe et prénom. Les corrections apportées par les contributeurs sont effacées. Les réactions sur Twitter sont animées. Ce matin Rémi Mathis s’est vu dans l’obligation de défendre les choix de Wikipedia.

Cet exemple aux enjeux importants sur la question du Genre ( que nous n’aborderons pas ) montre ici la réactivité quasi immédiate à l’information sur les réseaux sociaux et les sites collaboratifs. Les délais entre le déroulement d’un événement, la diffusion de l’information et ses conséquences n’ont jamais été aussi courts, quitte à manquer dans cette frénésie de réflexivité sur l’information elle même. Ce rythme effrenée et circulatoire condamne d’emblée toute latence comme une faute.

La temporalité est devenu un enjeu économique et politiques dans nos sociétés confortée par l’addiction aux supports et médias numériques.
A l’opposé à cette réactivité à l’information se développe le mouvement slow : slow food, slow cities... L’enjeu est de reprendre le temps perdu à la technologie pour remettre l’homme et les activités essentielles à son épanouissement (gastronomie, culture, savoir, sociabilité), au coeur de nos sociétés. C’est s’accorder du temps, en reprendre la mesure, redécouvrir que notre monde fonctionne de manière diachronique : le rythme des saisons n’est pas celui du salarié au quotidien ni celui de l’Univers.

Le scandale Refdoc/INIST, ou comment un article diffusé gratuitement est vendu à l’insu de l’auteur

Bien que ma carrière de doctorant/chercheur soit modeste, elle fait état de plusieurs articles sur mon sujet de thèse. Si mon cursus honorum dans l’enseignement supérieur est amenée à évoluer, ma bibliographie en tant que post-doctorant et/ou ingénieur d’étude sera amenée à s’étoffer. Les lignes qui suivent décrivent un cas de figure de peu d’importance en comparaison avec les interminables bibliographies d’enseignants-chercheurs, mais elles en disent long sur la marchandisation des savoirs en cours à l’échelle mondiale et le futur, très lucratif, dont certains conçoivent l’Education et la Recherche . Le coup porté à la promotion et à l’ouverture de la Recherche française n’est cependant pas venu du secteur privé, mais du propre sein du CNRS, comme je vais le détailler.

J’ai participé en Octobre 2009 à un colloque intitulé « Le calvinisme et les arts XVIe XXIe siècles » organisé par mon laboratoire, le LARHRA, et mon directeur de thèse. J’ai effectué une communication puis un article de 45 000 signes sous le titre « Jacob Spon et les arts : un savant protestant dans la République des Lettres« . Cet article a été ensuite publié dans la revue de mon équipe de laboratoire, Chrétiens et sociétés. Ce numéro a ensuite été mis en ligne sur revues.org du CLEO (Centre pour l’Edition Electronique Ouverte), donc l’organisme titulaire est le CNRS. On trouve donc en ligne, et gratuitement, l’intégralité des communications du colloque, et mon article, en ligne.

Olivier Ertzscheid , maître de conférence en sciences de l’information a révélé sur son blog il y a une quinzaine de jours une affaire scandaleuse. L’INIST, Institut de l’Information Scientifique et Technique (dépendant du CNRS) vend par le biais de Refdoc, des articles moissonnés sur les principaux sites institutionnels de diffusion des savoirs, souvent en Open access (comme revues.org, HAL, etc.), regroupant selon les sites, des revues professionnelles et scientifiques, mémoires et thèses etc… Je connaissais déjà l’existence de Refdoc, mais je ne m’étais pas préoccupé de savoir si les articles qu’on y trouvait étaient payants où si j’avais été moi même « moissonné ». Grâce soit rendue à M. Ertzscheid pour m’avoir éclairé sur ces curieuses pratiques.

Refdoc recense et vend plus de 53 millions de références d’articles, d’ouvrages, rapports, thèses etc. à des prix proprement scandaleux. Pire, l’INIST ne demande pas l’avis des auteurs sur cette vente purement commerciale, qui ne profite qu’à cet organisme. Pourtant, de nombreux auteurs expriment le souhait que leurs résultats soient mis à disposition du lecteur gratuitement, ce qui est normal pour un organisme public.

Il se trouve que l’INIST a déjà été condamné en 2010 puis 2011 pour ces pratiques frauduleuses contrevenant au code de la propriété intellectuelle.

J’ai tapé par curiosité le titre de mon sujet de thèse, et je suis tombé sur mon article, pourtant, je le répète, consultable gratuitement .

Au final, la reproduction photocopiée et l’envoi postal de mon article se monte à 15,55 euro (TVA de 19,6% incluse) pour un article consultable gratuitement (et par le biais du copier coller imprimable à moindre frais). Au passage, le coût d’un tel travail est supérieur au prix d’un numéro de Chrétiens et sociétés vendu 12 euro !

Ami(e)s doctorant(e)s, et/ou auteur(e)s, il se peut donc que vos mémoires, thèses, articles, ouvrages soient vendus par le biais de Refdoc sans que vous en soyez informé(e). Pis, si, comme moi vous pensez que la Recherche doit être faite dans le but de partager ses résultats, de communiquer sur les découvertes qui y sont faites pour faire progresser les Sciences, vous voilà fort marri d’être victime d’un stratagème  commercial finançant un service aussi coûteux que malhonnête.

Aussi ai-je demandé le retrait de la vente de mon article sur Refdoc à l’INIST en infraction avec les dispositions du Code de la propriété intellectuelle sur le droit d’auteur. Bien sûr, un article ce n’est rien par rapport aux longues bibliographies d’enseignants-chercheurs ; mais je suis attaché à une conception de la Recherche libre et surtout partagée, diffusée, commentée. Je suis aussi contre le fait qu’un organisme public puisse vendre mon travail à mon insu, et s’autofinancer par ce moyen commercial sur le dos des chercheurs et auteurs. Une forte mobilisation de la communauté académique pourra, je l’espère, contrer ce service illégal bafouant les droits des auteurs et contrevenant aux missions de la Recherche publique.

J’ai envoyé un message pour demander le retrait de la vente de mon article. On peut trouver ce formulaire sur le site de savoirscom1

Bonjour,

« Madame, Monsieur, Votre service REFDOC propose actuellement à la vente certains de mes textes.

Je n’ai jamais donné mon autorisation pour cette distribution commerciale. Votre initiative heurte gravement mes convictions en matière de communication scientifique.

Conformément à la législation en vigueur, et conformément à l’article L. 111-1 du code de la propriété intellectuelle (CPI), je vous demande donc de retirer immédiatement de la vente le texte suivant :

Titre du Document
JACOB SPON ET LES ARTS: UN SAVANT PROTESTANT DANS LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES
Auteur(s)
MOREAU Yves

Souhaitant ne pas avoir à utiliser les voies de droit qui me seraient ouvertes si vous ne preniez pas en compte ma demande, je vous prie d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.

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Yves MOREAU
Doctorant en histoire moderne
équipe RESEA LARHRA UMR 5190
Université de Lyon

Ingénieur pédagogique
Direction des Systèmes d’Information
Université Jean Moulin Lyon 3