Réseaux sociaux académiques : visibilité et partage

J’ai assisté à une conférence très intéressante de Mme Chérifa Boukacem-Zeghmouri de l’université Lyon 1 et de l’URFIST, sur les usages des réseaux sociaux académiques par les enseignants-chercheurs et les chercheurs. Les éléments présentés ne sont pas sans poser quelques pistes stimulantes de réflexions.

 Le premier de ces réseaux sociaux fut Mendeley, créé en Allemagne par deux chercheurs en 2008. L’une des innovations de Mendeley fut de proposer un travail par groupe sur la gestion de références bibliographiques. L’autre innovation fut de proposer une gestion dynamique des références et citations scientifiques. Depuis, Zotero est apparu et a pris une place prépondérante en France, dans les SHS avec des fonctionnalités analogues. Si Zotero reste gratuit quoique limité en capacité de stockage (PDF, images, etc.), Mendeley a été racheté par Elsevier en 2013, l’un des plus grands éditeurs de littérature scientifique mais propose 2Go de capacité de stockage. Parmi les réseaux sociaux les plus récents, on peut noter l’apparition de Kudos, qui mesure l’impact (numérique) autour de l’article téléchargé  en renseignant de nombreux paramètres. Il existe quelques 200 réseaux sociaux académiques dans le monde actuellement, des plus généralistes comme ResearchGate ou Academia, aux plus spécialisés comme Biomed experts. Si certains n’ont pas marché, comme Connotea, d’autres s’en tirent avec tous les honneurs. Academia réunit une communauté de 21 millions de chercheurs en 2015. ResearchGate, 6 millions.

Les réseaux sociaux académiques sont dans l’ensemble nés de frustrations de chercheurs dans leur quotidien : perte de temps sur la gestion des citations, cloisonnement en laboratoires et centres de recherche, multiplication des intermédiaires entre le chercheur et ses sources…. L’idée est de massifier un concept (bookmarking, mise en réseau de chercheurs) pour atteindre une masse critique en terme de visibilité et donc d’utilisateurs. Une fois l’objectif atteint l’objectif de ces starts-up est de s’imposer comme un intermédiaire entre les éditeurs scientifiques ou d’autres acteurs scientifiques en monétisant les contenus téléchargés par les utilisateurs. D’autres préfèrent gagner de l’argent en vendant leur entreprise à un éditeur ou à un autre acteur du secteur numérique.

Les réseaux sociaux académiques ne produisent pas de contenus mais les héberge et et en assurent la visibilité. Academia encourage ses utilisateurs à télécharger (et non déposer) ses documents et à les partager avec la communauté… La visibilité est devenu un enjeu majeur pour les chercheurs dans un contexte de recherche de plus en plus concurrentiel. Elle explique pour partie l’intérêt et l’utilisation grandissante des réseaux sociaux académiques.

Un autre aspect de cet attrait pour les réseaux sociaux académiques réside selon moi dans ce que j’appelle le décloisonnement des chercheurs. La course aux financements pour les projets de recherche implique un travail de plus en plus collaboratif et interdisciplinaire entre chercheurs (du moins en SHS d’après ce que je peux en voir). Les moyens de coordination, de collaboration et donc de communication offerts par ces outils numériques permettent désormais un travail commun partagé, synchrone ou asynchrone, présentiel ou distanciel.

Enfin, ces réseaux sociaux proposent une désintermédiation pour le chercheur. Les acteurs publics ou privés traditionnels de la recherche : bibliothèques, laboratoires et universités, dépôts d’archives publiques ou privées, éditeurs perdent leur rôle au profit des réseaux sociaux académiques qui offrent à la fois un sentiment d’appartenance à une communauté scientifique construite par l’utilisateur lui même, un accès direct à des ressources (articles voire archives) partagées, et une visibilité à l’échelle internationale que peuvent difficilement offrir les laboratoires, cela dépend de leur rayonnement et de la qualité de leurs membres.  L’enjeu de ces acteurs traditionnels sera à l’avenir de produire de la valeur ajoutée sur les services qu’ils proposent.

Les réseaux sociaux académiques offrent ainsi en effet trois leviers essentiels au chercheur : la visibilité, le partage et la dynamique communautaire. Les éditeurs sont les premiers touchés. Ils sont concurrencés sur la création et la diffusion de contenus, et n’ont plus le monopole de leur valorisation. Il est vrai que certains tarifs exorbitants pour publier dans une revue prestigieuse peuvent dissuader le jeune chercheur en quête de notoriété.

Il faut toutefois se méfier des réseaux sociaux académiques. La monétisation des contenus et des données, même si elle paraît plus limitée que sur les réseaux sociaux classiques, existe bel et bien puisque leurs créateurs étant bien souvent des chercheurs eux-même, le poids de la communauté peut les dissuader de commettre quelque acte indélicat. Il faut bien lire les conditions générales d’utilisation pour s’assurer que les contenus téléchargés ne soient pas la propriété de ces réseaux sociaux. Il existe d’autres moyens gratuits de partager des articles et documents en ligne, comme les dépôts d’archives ouvertes, tel HAL SHS en France.

A titre personnel, je possède plusieurs comptes sur les réseaux sociaux académiques : sur Academia, ResearchGate, Mendeley et Zotero. Je n’ai pas déposé d’articles sur ces réseaux, en revanche j’ai fait des liens pour ceux que l’on retrouve en ligne sur revues.org. Pour ce dernier, j’ai environ 1200 références bibliographiques déposées correspondant à ma thèse d’histoire. Zotero est devenu un outil de travail quotidien dans mes travaux de recherche et j’aurais du mal à m’en passer. L’info est immédiatement disponible et duplicable dans le format que j’ai choisi. Les réseaux sociaux académiques sont également devenus des outils de première importance pour qui en a saisi la signification, mais il ne faut pas en attendre trop. Seuls les plus assidus trouveront une réelle utilité en matière de visibilité et de partage.

Pour aller plus loin :

Aline Bouchard : Où en est-on des réseaux sociaux académiques ? (Mai 2015)

Aline Bouchard:  Pour une utilisation critique des réseaux sociaux académiques (Février 2014)

 

 

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Créer, rédiger et valoriser un carnet de recherche

La semaine dernière, j’ai été invité par l’association ENThese à discuter des carnets de recherche. Je n’étais pas le seul à m’exprimer sur le sujet, et je ne crois pas avoir dit tout ce que j’avais listé.

La discussion a eu le mérite d’aborder en deux heures à peu près tous les aspects que les organisateurs souhaitaient aborder. On a pu aussi voir la diversité des pratiques d’écriture comme des objectifs affichés par les carnetiers. Voici quelques remarques que je n’ai évoqué qu’imparfaitement lors de cette rencontre.

Historique des carnets

La création de Miscellanées numériques remonte à 2011, lorsque doctorant et ingénieur en technologies de la formation, j’avais voulu croiser mes pratiques et réflexions dans un seul carnet. Je n’avais ni le temps ni l’envie de créer un blog hypothèses où il aurait fallu justifier en détails d’un projet de carnet. Je tenais aussi au coté informel du blog, que j’avais délibérément souhaité assez peu « scientifique » et aborder des questions pratiques. A la fin de l’année 2013, la soutenance de thèse étant passée, je me suis aperçu que l’aspect jeune chercheur en histoire avait été supplanté par des articles sur les TICE et les humanités numériques.

J’ai alors créé au mois de janvier 2014 un carnet hypotheses Antiquarisme spécialement dédié aux problématiques liées à mon sujet de recherche en Histoire que j’alimente très inégalement, mais dont j’ai bon espoir qu’il s’étoffe d’articles de fond.

Des stratégies différentes

Le fait d’avoir deux carnets m’a conduit à adopter deux stratégies différentes. Si les Miscellanées s’intéressant au numérique ont un objectif à la fois réflexif, pratique et publicitaire (je ne m’en cache pas), Antiquarisme est un carnet lié aux conclusions de ma thèse et ne vise pas spécialement à être publicisé. Il me permet de formaliser quelques thèmes qui me serviront dans le cadre de publications prochaines. Ce cloisonnement en deux carnets a été fait à dessein car à force de diluer les sujets sans trop de cohérence thématique, comme je le fis sur les Miscellanées, on en vient à produire un gloubi boulga indigeste pour le lecteur et pour soi.

Il faut donc réfléchir en amont à la ligne éditoriale qu’on souhaite suivre. Il existe de nombreux carnets aux contenus différents. En dresser une typologie serait fastidieuse, mais si je devais citer un carnet que j’aime, ce serait celui de Caroline Müller Acquis de conscience, qui s’approche véritablement d’un journal de thèse (sur la direction spirituelle au XIXe siècle) où alternent des articles sur ses lectures, ses questionnements, le contenu de ses sources.

La différenciation des carnets que je tiens est aussi liée à mes deux casquettes d’ingénieur pédago et de chercheur ; mais la frontière entre les deux n’est pas hermétique et je ne m’interdis pas de faire dialoguer ces deux espaces d’expression.

Écriture et réécriture

Écrire pour le web n’est pas le même exercice que rédiger un article scientifique. J’avais écrit un billet sur ce sujet il y a deux ans. Les attendus et les objectifs sont différents. Le style d’écriture peut s’en éloigner. Le carnet permet néanmoins de se libérer des contraintes académiques de rédaction.

J’ai opté pour deux styles d’écriture différents. Sur les Miscellanées numériques, je rédige un article en une ou deux heures avec un style peu travaillé. Sur le carnet Antiquarisme, je mets de un à trois jours pour élaborer par touches successives un article. Je m’efforce toutefois de ne pas trop développer mes démonstrations car je pense qu’un carnet n’est pas forcément le support adéquat pour aux textes longs. J’essaie aussi de ne pas trop jargoniser et de bien définir les concepts employé par souci d’être mieux compris.

Pour éviter les pièges de la longueur, on peut évidemment « sérialiser » un sujet en plusieurs articles que l’on postera à intervalles réguliers, ce qui a l’avantage de fidéliser un lectorat et d’aborder tout le champ réflexif envisagé. L’hypertextualité et les notes infrapaginales, toujours possibles, assurent de surcroît un enrichissement digressif aux articles. Le texte numérique est donc ce rhizome possiblement interconnectable à l’infinité du méta-réseau que constitue le web.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Écrire un article, ne signifie pas s’amender totalement d’une cohérence discursive. Cela vaut aussi pour l’ergonomie du carnet. La mise en page se doit d’être aérée dans sa présentation et comme dans son ontologie pour ne pas perdre le lecteur dans une surabondance d’informations.

La relecture est très minutieuse sur Antiquarisme du fait des sources bibliographiques et documentaires mobilisées. On ne peut se permettre un contresens ou une erreur involontaire qui démolirait le raisonnement qu’on déroule. Elle est plus sommaire sur Miscellanées numériques, puisque la rédaction d’article y requiert moins de précision conceptuelle.

L’un des avantages d’un texte numérique réside dans sa réinscriptibilité. Rien n’oblige à laisser le texte tel quel si on s’aperçoit un, deux ou trois mois après d’une erreur, d’une faute de frappe, d’une précision à apporter…

Écrire pour soi ?

Sur ces deux carnets, l’idée de départ est d’abord de coucher, per se, en quelques lignes une idée, une réflexion, une lecture qu’on souhaite mettre en forme et qui servira de point de départ à de nouveaux travaux. Les participants de la réunion d’ENThese se sont d’ailleurs rejoints sur ce thème. On écrit un carnet en rapport à soi. Mais écrire sur un support web n’est pas écrire dans la confidentialité et en privé. Tout contenu publié sur le web est indexé, référencée et sujet à la critique extérieure.

Visibilité, e-reputation et responsabilité éditoriale

L’une des règles du chercheur est de rendre publiques les conclusions de ses travaux. En ce sens, le carnet est un bon medium entre le public et le chercheur.

L’intégration du numérique dans tous les secteurs des sociétés humaines implique une présence, même a minima du chercheur sur le web. Aujourd’hui, la Toile est devenu le premier medium d’information y compris pour les acteurs de l’enseignement supérieur. La visibilité du chercheur se trouve donc accrue et valorisée par le contenu numérique que l’on rend disponible. La tenue d’un carnet permet donc à son rédacteur de soigner qualitativement sa e-reputation. Comme pour toute ressource web, l’ontologie et les meta-données s’avèrent essentielles dans le référencement d’un carnet. Il convient donc de catégoriser et de taguer précisément ses articles comme son carnet.  Si on respecte ces règles de base, les carnets sont bien référencés par les moteurs de recherche. La rubrique « statistiques » des carnets Hypothèses permet d’ailleurs de voir que bien souvent le nombre de robots de moteurs de recherche est plus important que le nombre  visiteurs « humains » !

Il ne faut pas non plus attendre beaucoup de commentaires en bas de ses articles, à moins d’animer un carnet sur un sujet d’études sociétal ou d’actualité qui peut générer du trafic. Cela est lié à la forme même de l’outil blog, issu du web 1.5, où l’information se diffuse selon un modèle arborescent. Le format blog est mal taillé pour des échanges horizontaux, communautaires et réactifs comme le permet aujourd’hui les outils web 2.0 . Devant ce constat, ou motivés par un refus de remarques extérieures, certains carnetiers ont même supprimé les commentaires.

Si on souhaite vulgariser un thème de recherche, la publicisation du carnet s’avérera essentielle et devra dépasser la simple rédaction de contenu pour une médiatisation qui trouvera sa force dans la multicanalité du web. Rien n’empêche de dynamiser les contenus par des graphiques, vidéos, animations.

La médiatisation des contenus passe aussi par l’utilisation des réseaux sociaux. On joue ici sur la logique réticulaire des réseaux et une approche affinitaire. Bien entendu, l’approche des réseaux sociaux doit aussi être raisonnée, il faut opérer des choix parmi l’infinité des services à disposition et utiliser deux ou trois réseaux sociaux les plus à même de valoriser son carnet. Academia et ResearchGate regroupent de nombreux universitaires et permettent de valoriser son carnet mais aussi son CV par un référencement adéquat. Linkedin est un réseau social professionnel plutôt orienté vers le business mais permet de transformer son profil en un portfolio rudimentaire assez intéressant. A titre personnel, le simple fait d’avoir indiqué mon sujet de recherche et la liste de mes articles scientifiques sur Academia m’a permis de prendre contact avec des pontes de ma discipline et d’accroître ma visibilité. Twitter constitue aussi un bon moyen de diffusion en annonçant la parution de ses articles et de toucher éventuellement un public assez large. C’est d’ailleurs mon réseau social préféré pour une activité de diffusion de l’information ainsi que de veille scientifique et professionnelle.

Attention toutefois aux contenus publiés. En tant que responsable éditorial du carnet, l’on est responsable aux yeux de la loi française du contenu publié, y compris de tiers auxquels on donne un droit d’écriture (Code de la Propriété intellectuelle, Loi sur la presse de 1881, loi informatique et liberté de 1978). Publier incombe des devoirs (pas de diffamation, pas d’utilisation de données personnelles d’acteurs vivants sans son autorisation), mais le contenu est protégé par la loi, en particulier par le code de la propriété intellectuelle en tant qu’œuvre originale. Toute reproduction sans le consentement de l’auteur est assimilé à de la contrefaçon, à moins que le carnet soit soumis à une licence Creative commons où à une autre forme d’autorisation.

Valorisation du carnet

Pour conclure cet article, je m’interroge toujours sur la valorisation pratique du carnet de recherche. Le numérique induit de nouvelles pratiques toujours en avance sur leur acceptation par les milieux académiques. Quelle crédit scientifique accorde-t-on aujourd’hui aux carnets dans les milieux académiques ? Quel est son poids dans le CV comme dans le cursus du doctorant et du chercheur ? Sur le plan rédactionnel, doit-on l’inclure comme référence bibliographique ou doit-on créer une webographie indépendante de la bibliographie où ses articles seraient des items à part entière ?

Il est néanmoins incontestable que les carnets créent de la valeur parce qu’ils produisent un contenu certes assez hétérogène, mais révélateur de la formidable richesse du monde académique. Sur le plan personnel, il s’agit d’une expérience d’écriture enrichissante et l’idée de partage de connaissances qu’elle implique.

Remarques et questionnements autour de l’écriture numérique

Si nous souhaitons pleinement adapter la recherche et l’université à l’ère du numérique, il nous faut prendre en considération la question des pratiques, et en particulier celle de l’écriture scientifique.  Rédiger un article c’est déjà opérer en amont du travail de rédaction une réflexion. L’articulation des idées doit faire sens, mais le web est en train de modifier, par les contraintes techniques et rédactionnelles qu’il impose cet agencement et la façon de l’énoncer.

Enseignants, doctorants, étudiants n’ont pas toujours pris conscience qu’un texte rédigé pour le Web ne contient pas les mêmes informations, et n’obéit pas aux mêmes conventions qu’un article destiné à une revue papier. La rédaction de ma thèse m’a fait prendre conscience de ces techniques narratives différentes et sur ce point, il y a tout un travail de sensibilisation, de formation, d’apprentissage à effectuer.

 J’ai un article disponible en ligne sur revues.org. (voir le billet précédent sur le scandale INIST/ Refdoc).  Je le trouve très imparfait et j’aurais dû effectuer une énième relecture.  J’ai d’abord rédigé mon article selon les normes imposées, mais on ne m’avait pas dit qu’il serait disponible en ligne. J’ai donc écrit cet article comme un article scientifique classique bâti autour d’un plan. A sa lecture il m’a paru évident qu’il n’était pas au « format numérique » .

L’écriture d’un article « classique »  suit le schéma d’un plan ordonné (en trois parties chez les historiens) autour d’une approche réflexive hypothético-déductive, favorisant un enchaînement des idées et des arguments.  Un contenu web (dans notre cas tout texte informel et/ou extra-académique mais lié de près ou de loin à des activités de recherche ou d’enseignement)  ne suit pas forcément cette articulation structurée, organisée, affiliée, bref  un déroulement « logique » ; mais un plan plus confus qui préfère la digression , le renvoi, la rectification, l’interrogation. L’écriture y est moins On y retrouve ici l’opposition que faisaient Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux entre le savoir (ou) pensée « arborescente » (filiation/tronc-racines, verticalité) et le savoir (ou pensée) « rhizomatique » (résiliarité, collectivité, horizontalité).

Il est évident que le numérique favorise la rédaction et la lecture de textes courts, mais la rédaction dépend du format adopté. On n’écrit pas pareil selon le média adopté, numérique ou papier.  Il faut adapter son texte à des formats différents, et le régime d’écriture se trouve modifié, mais jusqu’à quel point ? L’articulation des idées diffère car la finalité diverge. En règle générale, on écrit un article scientifique pour démontrer de façon formelle un point particulier. La rédaction d’un contenu web, est plutôt destiné, ce me semble, à informer. Ce sont deux démarches intellectuelles différentes.

Ma question est la suivante : ne doit-on pas rédiger adapter d’emblée son écriture au format digital ? J’entends par là, répondre aux normes numériques dès sa rédaction. Et quelles sont ces normes ? La longueur ? Le style ?  Je m’interroge encore sur ces critères.

 J’ai pris le parti de rédiger l’introduction de mon édition critique directement sur format numérique, sans passer par le papier, y compris pour le « plan ». En revanche, toutes mes notes bibliographiques sont sur papier. J’ai environ 1500 pages de notes qui m’ont servi non seulement à écrire ce texte, mais aussi à préciser quelques points de théologie ou d’histoire parmi les lettres de mon corpus.  Je dresse le plan et rédige de longs passages d’articles sur papier.

Je fais partie d’une génération « hybride ». J’ai connu les heures de cours à griffonner au stylo à plume les péroraisons de mes professeurs à l’université, mais je ne me suis pas converti à l’annotation de livres sur traitement de texte. Je tiens encore au papier, à sa texture,aux courbes d’une écriture. Aussi suis-je amusé et étonné lorsque j’ai le loisir d’observer un amphi de quatre cent étudiants pratiquement tous munis d’un ordinateur portable. Désormais, au lieu d’entendre le silence, on entendant le bruit de centaines de doigts tapoter les touches des appareils. Connaissent-ils la douce calligraphie de leurs ami(e)s de rang ? 

Mais plus que la question scripturaire, c’est aussi la réception du texte qui se trouve « modifiée ». L’un des intérêts du numériques réside moins dans la visibilité (considérablement accrue) du travail de recherche que dans l’interactivité suivant sa publication. Que ce soit sur un blog ou sur un carnet de revues.org, le lecteur a la possibilité de contacter l’auteur, et de commenter le texte. Le Web 2.0  stimule la dimension critique de la réception du texte et élargit le lectorat au-delà d’un public traditionnel académique. Il n’est pas toujours facile pour un chercheur d’accepter qu’un tiers n’étant pas issu du « sérail » puisse commenter un travail long, et fastidieux. Pourtant, ces remarques, si elles sont constructives permettent d’enrichir le texte, et le cas échéant de l’amender, de le rectifier par la discussion engagée entre l’auteur et ses commentateurs. Le numérique donne au texte l’apparence d’un travail intellectuel en progression constante.

Il faudrait donc dès la genèse du texte, entreprendre un exercice de rédaction « numérique », et adapter sa pensée à ce schéma Web, c’est-à-dire condenser son argumentation avec clarté, mais aussi prendre en considération que le texte peut s’enrichir d’apports extérieurs et ainsi évoluer  grâce à sa réinscriptibilité.

Appel à contribution aux doctorants en Sciences humaines et sociales pour une journée d’étude sur la sphère publique/sphère privée

Le collectif des doctorants en histoire du LARHRA organise une journée d’étude sur la question de l’opposition entre sphère privée et sphère publique.

 La notion de sphère, désigne l’ensemble des interactions d’un individu avec d’autres personnes. Mais ces interactions  se déroulent dans un périmètre donné selon la nature de la relation nouant l’acteur à ses interlocuteurs, l’espace public ou privé.

La Philosophie, la Sociologie, la Littérature se sont intéressées à l’opposition sphère privée, sphère publique. Jürgen Habermas a été le premier à étudier dans sa thèse de philosophie L‘espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, soutenue en 1962, la constitution et la place de l’espace public dans les sociétés occidentales.

Au sens habermassien, l’espace public est un espace où se déroule la vie de la Cité, et où s’exerce l’opinion publique comme arbitre et acteur des débats animant la société ; autrement dit, le lieu où l’Homme joue son rôle de citoyen (et du travailleur au service de la société) ; mais cette notion a été remise en cause par les travaux qui ont précédé la thèse de Jürgen Habermas. Mais le mot espace renvoie lui même  à une approche à la fois concrète et géographique, et abstraite, c’est-à-dire intellectuelle.  Stéphane Van Damme a examiné les critiques et les innovations apportées à la notion d’espace public dans un article « Farewell Habermas ? Deux décennies d’études sur l’espace public. » <2>

Mais les notions de sphère publique et de sphère privée ont une définition polysémique selon l’angle d’étude abordé : juridique, sociologique, philosophique. Et d’ailleurs, qu’appelle-t-on le public ? Au XVIIe siècle, le public est cette frange lettrée de la population (noblesse et haute bourgeoisie) capable de juger toute production intellectuelle ou littéraire à l’aide de la Raison. Hélène Merlin a donné une étude magistrale de la notion de public au Grand Siècle, <1> bien différente de celle que l’on connaît en ce début de XXIe siècle

L’historien s’appuie sur des sources pour construire son travail. Ces documents sont d’ordre privé, ou d’ordre public. On oppose traditionnellement les sources du for privé (correspondant aux ego-documents c’est-à-dire les journaux intimes, la correspondance privée, etc.), aux documents publics (décisions de justice, documents administratifs, lettres d’ordre « professionnel »).

Ces documents sont des traces des interactions sociales et intellectuelles entre les agents dans le champ de l’espace public. Car c’est cet espace qui organise et distribue les relations entre individus, et c’est dans cet espace que les motivations et les actions élaborées dans la sphère de l’intimité trouvent leur accomplissement.

Hannah Arendt a aussi écrit dans la Condition de l’homme moderne et la Crise de la culture sur la disparition de la sphère publique, supplantée par la  sphère privée apparue avec l’affirmation de la bourgeoisie et de son mode de vie au XVIIIe siècle.

Aujourd’hui, les juristes constatent que la frontière entre sphère privée et sphère publique s’est distendue en raison de l’apparition de nouveaux usages de sociabilité sur le Web, avec l’apparition des réseaux sociaux et des interactions entre utilisateurs.

Notre petit groupe des doctorants du LARHRA souhaite organiser une journée d’étude interdisciplinaire autour de ces notions de sphère publique et de sphère privée. Selon l’afflux de communications, cette manifestation pourrait se dérouler sur deux jours avec la présence de nombreux doctorants, maîtres de conférences et professeurs du LARHRA.

Trois thèmes sont proposés par Maria Uzcategui :

1.      De la sphère privée à la sphère publique : La publicité des idées et des motivations intimes : le cas des correspondances privées ; les journaux intimes, les mémoires individuelles et la mémoire collective, le rôle des mass-médias.

2.      De la sphère publique à la sphère privée : La liberté de culte/ la laïcité ; la liberté d’expression/ la censure (dictatures, régimes totalitaires, interdiction des partis politiques…).

3.      L’opposition sphère publique/ sphère privée est assimilable à celle d’espace public et d’espace intime ?

 

Nous lançons donc un appel à contribution à l’ensemble des doctorants en sciences humaines et sociales (Histoire, Géographie, Droit, Sociologie, Philosophie, Lettres, sciences de la communication), sur ces thématiques de la sphère publique et de la sphère privée ; leur définition, leur application dans le champ des sciences de l’Homme. 

Nous avons prévu d’organiser cette journée au printemps 2013 à une date qui reste à fixer. La date butoir d’envois des contributions est elle fixée provisoirement au 1er mars 2013.

Envoyez nous le titre de votre communication et un résumé d’une vingtaine de lignes.

Vous pouvez nous contacter par courriel (en précisant dans l’objet de votre mail l’appel à contribution),

Maria Uzcategui : maum79@hotmail.com

Yves Moreau :  yvesmoreau99@msn.com ; ou yves.moreau@univ-lyon3.fr

Bien entendu, nous communiquerons via les réseaux sociaux et par courriel sur l’organisation de cet événement et son  déroulement.

<1> Public et Littérature en France au XVIIe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1994, rééd. 2004 .

<2> Article paru dans Les dossiers du GRIHLhttp://dossiersgrihl.revues.org/682#quotation